Les Américains d’origine asiatique : une population en pleine expansion
Quoi qu’il en soit, l’incident d’Harvard devrait faire réfléchir, bien plus qu’il n’y paraît, les partisans de l’alliance nippo-américaine parce qu’il donne à penser que la dichotomie traditionnelle entre la politique étrangère du Japon en Asie et sa diplomatie avec l’Amérique n’est plus de mise, si tant est qu’elle l’ait jamais été. Après tout, pour un nombre de plus en plus important d’Américains, les souvenirs de la Guerre du Pacifique s’articulent essentiellement autour non pas des rapports entre les États-Unis et le Japon mais du conflit brutal qui s’est déroulé dans la région, et ils s’intègrent souvent dans le cadre d’une expérience personnelle récente sur place ou encore de films, de spectacles télévisés et d’œuvres littéraires asiatiques. Aux États-Unis, la population américaine d’origine asiatique continue à augmenter et à se diversifier avec un nombre toujours croissant de citoyens originaires entre autres d’Inde, du Bangladesh et de Malaisie venus se joindre aux communautés déjà importantes d’Américains originaires du Vietnam, des Philippines, de Chine, de Corée et bien entendu du Japon. Bien qu’elle soit hétérogène du point de vue politique, économique, ethnique et religieux, cette partie de la population joue un rôle de plus en plus important dans le contexte social et culturel américain. Ce phénomène est sans doute le plus manifeste dans l’enseignement supérieur où le pourcentage des membres de la communauté américaine d’origine asiatique qui fréquentent les grandes universités et font de brillantes carrières professionnelles est très élevé. Il est d’ailleurs à l’origine du « mythe de la minorité modèle » qui tend à gommer la diversité du parcours des Américains d’origine asiatique en présentant les jeunes de cette communauté comme des rats de bibliothèque ringards avec des « mères tigres » les poussant à la réussite. Mais le nombre des Américains d’origine asiatique diplômés des meilleures universités américaines prouve à lui seul qu’on aurait tort de sous-estimer l’importance croissante de leur rôle politique et culturel.
Aux États-Unis, les liens communautaires de quantité de groupes ethniques et religieux sont en partie entretenus par des récits de luttes ou de souvenirs collectifs de traumatismes : Afro-Américains dont les revendications morales reposent sur l’esclavage et son héritage durable et profond ; associations juives qui commémorent l’Holocauste en tirant les leçons des conséquences de l’antisémitisme ; Américains d’origine irlandaise bien connus pour avoir apporté leur soutien aux nationalistes irlandais du temps de l’occupation de leur pays par la Grande-Bretagne ; Américains d’origine arménienne qui ont tout fait pour que le massacre de leur peuple en Turquie au début du XXᵉ siècle soit reconnu comme un génocide ; Américains d’origine cubaine réfugiés aux États-Unis à cause du régime communiste.
C’est aussi grâce à ce type de mobilisation autour de la mémoire collective – en particulier la détention des Américains d’origine japonaise dans des camps durant la Seconde Guerre mondiale – qu'ils ont réussi à obtenir des excuses et des compensations du gouvernement américain en 1988. Si ces luttes font toujours l’objet de contestations – à l’intérieur comme à l’extérieur des communautés par des individus qui se sentent agressés ou lésés par leurs demandes –, elles n’en sont pas moins reconnues comme tout à fait légitimes par l’Amérique actuelle. Une Amérique bien plus diverse que le Congrès essentiellement constitué de représentants blancs de sexe masculin pourrait le laisser croire. C’est ainsi que des monuments à la mémoire des « femmes de réconfort » coréennes ont pu être édifiés dans le New Jersey, en Californie et dans l’état de Virginie où ils ont été bien acceptés au point de devenir des lieux de commémoration non seulement pour les Coréens et les Américains d’origine coréenne mais aussi pour bien d’autres personnes.
Beaucoup d’entre nous aux USA qui enseignons la langue, la culture, la politique et l’histoire de l’Archipel sommes parfaitement conscients de l’intérêt que les Américains d’origine asiatique portent à nos cours. En fait, cet engouement joue un rôle capital dans beaucoup d’écoles et dans certaines universités, il a même permis d’éviter ou de limiter les coupes dans les programmes de japonais et de continuer à engager de nouveaux enseignants. Beaucoup de nos étudiants, qu’ils soient Américains d’origine asiatique ou qu’ils aient simplement grandi avec des amis issus de cette communauté, considèrent tout ce qui touche au Japon – les sushi, Hello Kitty et la série de romans pour ados Durarara!! – comme faisant partie intégrante de leur vie de tous les jours. Aux États-Unis, tout le monde sait que le mot dim sum fait référence à un ensemble de petits mets chinois, que le groupe de chanteuses Girl’s Generation est coréen et que le terme banh mi correspond à un sandwich vietnamien. Tous ces éléments sont entrés dans le fourre-tout américain des influences culturelles asiatiques, même s’ils ont conservé la spécificité de leurs origines culturelles. Le rêve américain du multiculturalisme a certes ses limites et ses défauts mais il n’en constitue pas moins un sujet et une aventure qui intéressent profondément nos étudiants et ils auront une influence capitale sur la prochaine génération des dirigeants américains. Il n’y a rien d’étonnant à ce que des étudiants d’origines ethniques diverses et parfaitement au fait du contenu du fourre-tout culturel américain s’orientent vers les études japonaises à l’université. Mais le lourd passé dont beaucoup de jeunes américains, d’origine asiatique ou pas, parlent avec leurs parents et qu’ils cherchent à comprendre à travers leurs études est incontestablement nié par les déclarations mitigées des autorités japonaises à propos de l’histoire de l’Archipel pendant la période de la colonisation et de la guerre – de vagues sentiments de tristesse au lieu de franches excuses et d’une reconnaissance de la responsabilité du Japon. Et le fait que les manuels scolaires de l’Archipel minimisent les atrocités commises durant la guerre, alors même que le gouvernement réitère ses excuses et poursuit une politique pacifique, va lui aussi dans le même sens. Les messages contradictoires du gouvernement japonais ont eu des répercussions, dans toute la zone Asie-Pacifique, qui ne semblent pas près de s’effacer.