Une inspection réussie
Je vais donc revenir sur le réacteur 2 et les investigations qui s’y sont déroulées récemment, pour tenter de les évaluer à leur juste mesure. Le 11 mars 2011, le jour où le nord-est du Japon a été ravagé par un formidable tremblement de terre suivi d’un gigantesque tsunami, il y avait trois réacteurs en activité dans la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, dont le numéro 2. Ils ont tous été immédiatement mis à l’arrêt en réponse au séisme. Mais le tsunami a interrompu l’alimentation électrique de la centrale, ce qui a eu pour effet d’empêcher le système de refroidissement des réacteurs de fonctionner et de faire fondre le cœur des trois réacteurs. Du combustible en fusion s’est échappé de leur cuve sous pression en faisant fondre à leur tour des éléments de leur structure. Ces débris de combustible nucléaire sont tombés dans la partie inférieure de la première enceinte de confinement dans laquelle chaque réacteur est enfermé (voir schéma ci-contre).
Tepco, Toshiba et l’Institut de recherches internationales sur le démantèlement nucléaire (IRID) ont conjugué leurs efforts pour essayer de repérer et d’évaluer l’état des débris de combustible situés à l’intérieur de l’enceinte de confinement du réacteur 2 à l’aide d’équipements commandés à distance. Cette association a constitué une étape décisive dans le long processus de démantèlement et de décontamination des installations de Fukushima Daiichi. La phase initiale des investigations s’est déroulée à la fin du mois de janvier 2017.
La première enceinte de confinement du réacteur 2 est constituée par une gigantesque structure de béton et d’acier ayant la forme d’un récipient avec une base sphérique. Le cœur de ce réceptacle est occupé par une enceinte cylindrique en béton appelée piédestal qui abrite la cuve sous pression du réacteur. Pour passer à travers les parois épaisses de la première enceinte de confinement, les responsables des opérations ont utilisé un conduit déjà existant appelé X6, constitué d’un tube d’environ 60 centimètres de diamètre qui se trouve dans sa partie inférieure, sphérique. Le X6 donne accès à un rail de maintenance – souvent qualifié de « rail CRD » –, de 60 cm de large sur 7,2 mètres de long, servant de passerelle d’accès lors du changement des barres de contrôle, une opération qui ne peut se faire que par le bas. Le rail CRD aboutit à une plateforme circulaire constituée d’une grille de métal qui se trouve juste en dessous de la cuve sous pression.
Le conduit X6 étant en temps normal obturé par une valve épaisse en acier, il fallait percer celle-ci pour avoir accès à la cavité située en dessous de la cuve. Au préalable, un blindage de plomb a été mis en place pour permettre aux employés de travailler en toute sécurité. Le 26 janvier 2017, un trou de 11,6 centimètres de diamètre a été pratiqué dans la valve. Ensuite, on a fait passer un appareil de prises de vues fixé sur un manche télescopique à travers cet orifice jusqu’à l’intérieur de l’enceinte de confinement. L’appareil a ensuite été guidé le long d’une partie du rail de maintenance où il a pris des photographies montrant notamment qu’il n’y avait pas d’obstacles majeurs sur cette voie d’accès.
Le 30 janvier, une seconde inspection a été effectuée en suivant le même trajet. Mais cette fois, l’appareil est allé suffisamment loin pour photographier une partie de la plateforme située sous la cuve sous pression. Pour la première fois depuis l’accident de mars 2011, on a réussi à accéder avec un appareil de prises de vues à la cavité située sous les trois réacteurs endommagés. Les photographies témoignent clairement de l’impact de la fusion du réacteur 2. La plateforme circulaire constituée d’une grille d’acier est largement recouverte de dépôts bruns noirâtres qui pendent de son centre comme du caramel mou.

L’inspection du 30 janvier a également permis de constater non seulement que la plateforme s’était déformée, sans doute sous l’effet d’une chaleur intense, mais aussi qu’elle avait complètement fondu par endroits, en laissant notamment un grand trou d’un mètre carré. L’équipement utilisé ce jour-là n’était malheureusement pas suffisant pour mesurer la température ambiante et le degré de radioactivité de la cavité, ou pour identifier les dépôts en tant que débris de combustible. Mais la quantité de bruits « optiques » enregistrés par l’appareil a permis d’évaluer les émissions radioactives le long du rail de maintenance à un niveau maximum de 530 Sv/h. Et c’est ce chiffre dont les médias internationaux se sont emparés en donnant l’impression que le taux de radioactivité avait brusquement grimpé sur la totalité du site de Fukushima Daiichi.
Le 9 février, une troisième inspection a eu lieu avec un petit robot autopropulsé qui a emprunté la même voie d’accès que précédemment. Cet appareil contrôlé à distance a utilisé de l’eau sous haute pression pour enlever une partie des dépôts repérés auparavant sur le rail de maintenance, de façon à ouvrir la voie pour un examen de grande envergure avec un autre robot autopropulsé appelé Sasori (scorpion). Les dépôts en question, qui seraient constitués de peinture et de gaines isolantes de câbles fondus provenant de l’enceinte de confinement, recouvrent le rail sur une longueur d’environ 5 mètres et une épaisseur allant jusqu’à 2 centimètres. Le robot chargé du nettoyage a réussi à dégager le rail sur une longueur de quelque 2 mètres, mais son travail a été interrompu lorsque le niveau élevé des émissions radioactives a commencé à l’empêcher de prendre des photographies. Ce premier échec a eu des conséquences dramatiques sur l’inspection suivante réalisée par le robot Sasori.
Les photographies prises par le robot nettoyeur ont permis d’évaluer le niveau maximum des rayons ionisants le long du rail de maintenance à 650 Sv/h. Mais ce qui est plus curieux, c’est que d’après ces mêmes clichés, le taux de radioactivité de la partie située directement sous le réacteur ne serait que de 20 Sv/h. Si ces estimations sont exactes, cela veut dire que le niveau des émissions radioactives est vingt à trente fois plus élevé à l’extérieur du piédestal de béton que sous le réacteur où le combustible fondu est censé être tombé. Comment peut-on expliquer un tel niveau de radiations à l’extérieur du piédestal ?
C’est la question que s’est posée toute l’équipe chargée des opérations, à commencer par Masuda Naohiro, président et responsable du démantèlement de l’entreprise Fukushima Daiichi D&D Engineering Company. « À vrai dire, nous sommes restés bouche bée. Si c’était l’inverse, on pourrait comprendre. Un niveau de rayonnements ionisants plus intense à l’extérieur [du piédestal], cela signifie qu’il y a quelque chose [de hautement radioactif] là dedans. Mais personne n’a la moindre idée de ce que cela peut être. Par ailleurs 20 Sv/h, cela semble extrêmement faible pour la zone située directement sous le réacteur. Nous avons besoin d’effectuer des mesures avec un dosimètre et un thermomètre pour savoir si les dépôts de la plateforme placée sous le réacteur proviennent du combustible fondu ou d’autre chose. »
