Un enfant qui désire mourir

Lorsque retentit la sonnerie annonçant le début des cours, deux élèves, un garçon en première année d’école primaire, et une fille en dernière année, ouvrent leurs cahiers d’exercice de mathématiques et de japonais sur les tables de la salle du bureau de santé. Ils sont trop tendus pour aller dans leur classe, mais ils arrivent à travailler ici, le seul endroit de l’école où ils ne sont pas exposés aux critiques des autres. On parle aujourd’hui d’enfants « scolarisés dans le bureau de santé », c’est-à-dire d’enfants qui y passent tout le temps scolaire. Si cet espace n’existait pas, ils seraient probablement déscolarisés. Ce système permet à un bon nombre d’entre eux de retourner petit à petit dans leur salle de classe.

Puis vient la récréation, et ce sont cette fois des enfants saignant du nez ou souffrant de maux de tête qui pénètrent dans le bureau. En hiver, il y a aussi beaucoup d’enfants qui ont de la fièvre. Mme Suzuki prend leur température, leur expliquant les causes de la maladie ainsi que le moyen de la guérir, et prévient les parents.

Makoto, un élève en dernière année d’école primaire arrive en disant qu’il se sent mal quand il est assis en cours. Mme Suzuki lui demande ce qu’il aimerait faire. C’est alors qu’il répond : « mourir ». La professeure remarque que ces dernières années, de plus en plus d’enfants lui font part de leur désir d’en finir ou refaire leur vie. Makoto est l’un d’entre eux.

C’est un garçon qui peut devenir violent lorsque les choses ne se passent pas comme il le souhaite. Alors ses camarades le craignent, et les adultes le voient comme un enfant à problème. Il est habillé de vêtements de marque, et fait l’effet d’être gâté et d’appartenir à une famille aisée. Mais ses nombreuses visites dans le bureau de Mme Suzuki, endroit où il ne cache pas ses faiblesses, ont tendance à démontrer le contraire.

Transmettre de l’affection aux enfants

Les parents de Makoto sont divorcés. Il vit avec son père qui s’est remarié. À la maison, il prend ses repas seul dans sa chambre, où il a sa propre télévision qu’il regarde seul. Parfois, personne ne lui prépare à manger, et il doit aussi faire sa lessive et le ménage de sa chambre. Il arrive à son père de le frapper, en disant que c’est pour le rendre autonome et pour l’éduquer. Il a déjà confié à Mme Suzuki que chez lui, il doit vivre en se faisant le plus petit possible pour ne pas déranger son père et sa nouvelle femme.

À travers ce désir de mourir fréquemment exprimé par cet enfant victime de négligence parentale et de maltraitance se reflète une souffrance qu’il est incapable, dû à son jeune âge, de verbaliser assez clairement. Il faudrait lire derrière ses paroles le message suivant : « Je porte en moi une souffrance telle que je ne peux plus vivre. »

« Il ne faut pas dire des choses pareilles », lui répondrait probablement un adulte normal. Mme Suzuki, elle, choisit une réaction alternative : « J’aimerais te voir poursuivre ta vie au collège, puis au lycée. »

Par ses mots, la professeure lui fait comprendre qu’elle veille sur lui et que son existence compte à ses yeux.

Des familles déficientes en « nourriture affective »

Un flot ininterrompu d’enfants passe ensuite dans le « bureau de santé », et l’afflux ne cesse qu’après la fin des cours. Mme Suzuki m’explique alors :

« S’ils leur arrivaient encore d’avoir des sentiments tels que l’envie de mourir, je pense qu’ils sauront s’arrêter d’eux-mêmes lorsqu’ils se souviendront que des personnes ont été là pour eux et leur ont prodigué de l’affection. »

En l’entendant, je me suis rappelé une élève que j’avais interviewée un jour dans le bureau de santé d’un collège. Je l’ai rencontrée une fois qu’elle était devenue majeure, et elle m’avait confié que lorsqu’elle se sentait sur le point de faire une bêtise, elle se souvenait plus encore du visage de sa professeure de santé que de celui de ses parents.

Le fait qu’un adulte se soit préoccupé d’elle avait renforcé la perception positive que cette adolescente avait d’elle-même, et l’a aidé à trouver l’énergie de vivre une vie saine.