Les interprètes sont des êtres humains
Quels sont les principaux problèmes auxquels la profession des interprètes judiciaires se trouve aujourd’hui confrontée ? En tout premier lieu vient la nature incertaine des revenus. Les causes de cette instabilité sont structurelles. Même si quelqu’un est inscrit sur la liste des interprètes disponibles, il n’a aucun moyen de savoir quand une proposition de travail va arriver. C’est ce qui amène bien des interprètes judiciaires à prendre un travail supplémentaire comme traducteur, interprète ou professeur de langue. Outre cela, il n’existe aucune marge de négociation en ce qui concerne la rémunération. Comme il n’y a pas de syndicat d’interprètes, si les tribunaux prenaient soudain la décision unilatérale de réduire les salaires, les professionnels concernés ne recevraient même pas un avis préalable pour les informer de ce changement. Vu l’absence de normes clairement énoncées, il n’existe pas vraiment de critère pour juger si la rémunération correspond aux compétences des gens qui la perçoivent.
En second lieu, la charge excessive de travail pesant sur les personnes qui exercent cette profession est devenue un état de fait couramment accepté. Les interprètes sont des êtres humains, pas des machines. Quand il en a fini avec les traductions en amont, c’est une heure ininterrompue de besogne exténuante qui attend l’interprète lors du procès. Si les magistrats sont des juges non professionnels, l’équivalent japonais des jurés, le procès risque d’être beaucoup plus long et de durer des jours et des jours, avec le supplément de paperasserie qui en découle à chaque séance, et qui doit être traduit à temps pour la suivante. Dans ces circonstances, il n’est pas rare que les interprètes doivent se contenter de trois ou quatre heures de sommeil par nuit. Dans les réponses des interprètes aux enquêtes, on trouve des commentaires du genre « j’aimerais bien qu’on nous donne un peu de temps pour boire de l’eau pendant les procès » ou « il devrait y avoir un endroit dans les tribunaux où les interprètes puissent se reposer entre deux obligations ».
Enfin, il y a la compréhension insuffisante de ce que font réellement les interprètes judiciaires. Contrairement à l’idée, semble-t-il généralement admise, qui voudrait que les interprètes payés par la justice ne se trompent jamais, les erreurs d’interprétation sont inévitables. À titre d’expérience, essayez de parler une heure d’affilée dans votre première langue (celle dans laquelle vous vous exprimez avec le plus d’aisance). Vous vous apercevrez que vous fatiguez et qu’il vous arrive à plusieurs reprises de trébucher sur les mots. On ne peut pas attendre d’un interprète qu’il fasse ce travail pendant une durée similaire sans écorcher un mot ou laisser échapper un morceau d’information. En fait, l’attitude qui doit prévaloir dans un tribunal, c’est de considérer que les erreurs d’interprétation doivent être corrigées dès qu’elles sont détectées, et que l’interprète sera autorisé à prendre du repos si la fatigue le gagne.
Certains procès attirent beaucoup d’attention, et il arrive que l’espace réservé au public soit rempli de journalistes qui font des reportages, lesquels ont parfois tendance à se focaliser exclusivement sur les « erreurs de traduction » commises par l’interprète judiciaire. Bien entendu, je ne suis pas en train de dire que ce genre d’erreurs sont pardonnables ; mais pour une travailleuse indépendante qui n’a pour elle que sa compétence et la confiance de ses clients, le moindre dénigrement par les médias peut être lourd de conséquences, tant mentalement que financièrement. Il est facile de critiquer les erreurs commises par un interprète, mais j’aimerais que les journalistes s’interrogent aussi sur les raisons pour lesquelles ces erreurs se produisent.