Une « reconstruction créative » face au déclin de la population

Passons en revue les dix ans de réhabilitation depuis la catastrophe de 2011. La première année a été employée à assurer la pérennité des logements d’urgence sur le moyen terme, et le déblaiement minimal pour permettre de vivre. Ce n’est que la deuxième année que la réflexion sur la reconstruction et l’aménagement urbain a vraiment commencé. Les premiers logements collectifs et les premiers relogements de l’après-catastrophe ont été livrés à partir de la quatrième année. Les conditions d’existence étant enfin redevenues plus calmes, il était temps de commencer à rechercher un consensus sur la question des digues et autres mesure de protection. La sixième année, les premières infrastructures touristiques et installations communautaires se sont reconstruites : nouvel hôpital municipal, nouveau marché aux poissons. L’autoroute du Sanriku et le pont Ôshima ont ouvert.

La ville de Kesennuma et ses habitants se sont montrés extrêmement dynamiques pour imaginer de nouvelles initiatives. Ils se sont rendus à Zermatt en Suisse pour mettre sur pied une nouvelle structure de promotion du tourisme. Un programme visant à soutenir les défis des jeunes et des nouveaux arrivants a également été mis en place. Un terrain de golf longtemps espéré et une unité de production de bière ont été créées avec succès. L’esprit de la « reconstruction créative » s’est répandu dans toute la ville, et l’énergie du mouvement est fournie par les habitants qui se sont relevés et se sont mobilisés après la catastrophe, ainsi que par les jeunes volontaires, venus aider après le séisme et qui sont restés, trouvant à Kesennuma une seconde patrie.

Il ne faut néanmoins pas se voiler la face : la reconstruction de la seule ville de Kesennuma a coûté plus de 1 000 milliards de yens (7,7 milliards d’euros), sans pouvoir empêcher l’accélération du déclin de sa population.

Kesennuma comptait en effet 74 000 habitants en février 2011, pour seulement 61 000 fin janvier 2021. La chute brutale de la natalité et une balance migratoire négative ont un impact plus important que le nombre de victimes de la catastrophe, alors même que des écoles et des crèches se sont établies en marge des efforts de reconstruction. L’institut national de recherches sur la démographie et la sécurité sociale estime que la population de la région sera de 33 000 personnes à l’horizon 2045. Il convient de conjuguer cette évolution à la baisse attendue des prises dans l’industrie de la pêche, première industrie de la région. Les citoyens sont tiraillés entre espoir d’une reprise et anxiété face à l’avenir.

Les municipalités qui n’ont pas été directement touchées par la catastrophe se sont elles-mêmes préparées au déclin de leur population en réorganisant le nombre de fonctionnaires locaux et de projets publics, durant les dix ans qui ont suivis les grandes fusions municipales. Mais les municipalités directement impactées par le tsunami, elles, trop occupées par la reconstruction, ont pris du retard dans la négociation de ce virage sociétal de grande ampleur. Maintenant que la reconstruction est achevée, il s’agit de rattraper ce retard, mais tant d’énergie a déjà été consommée par tous ces travaux…

En hiver, le marché aux poissons de Kesennuma s'enorgueillit des plus grosses prises d'espadons du Japon.
En hiver, le marché aux poissons de Kesennuma s’enorgueillit des plus grosses prises d’espadons du Japon.

Les débarquements du marché aux poissons de Kesennuma ont atteint 17,2 milliards de yens (133 millions d’euros) en 2020, ce qui en fait le premier port de pêche du Tôhoku et Hokkaidô. De fait, si on excepte la période du tremblement de terre, Kesennuma est le premier port du Japon pour la bonite fraîche depuis 24 ans. La côte du Sanriku où se rejoignent les courants Oyashio et Kuroshio est l’une des zones les plus poissonneuses du monde, et cette situation a fait la richesse de Kesennuma.

La crise du coronavirus vue par ceux qui ont vécu la catastrophe de 2011

Dix ans après le tsunami. Nous imaginions des événements pour exprimer notre gratitude pour l’effort de reconstruction, les habitants, les ouvriers, les bénévoles de l’extérieur, tous ensemble, se réjouissant de la mission accomplie. Nous voyions les magasins et les restaurants noirs de monde.

Mais le coronavirus est arrivé et tout cela n’est plus qu’un mirage. Le plus affligeant, c’est que cinq ans se sont écoulés depuis le pic de la reconstruction des maisons et des entreprises. Cela coïncide avec les délais consentis pour le remboursement des emprunts contractés. Certaines personnes sont sur le point de perdre la tête. Les deuils, la destruction de l’environnement urbain, le stress pour dépasser tout ça et reconstruire une vie ne disparaît pas en soufflant dessus. Sans le soutien moral des collègues, des amis, des gens de bonne volonté venus de partout, cela aurait été impossible.

L’expérience acquise pour surmonter la catastrophe nous a appris qu’il faut regarder en avant. Nous savons qu’il n’y a pas de nuit sans aube et qu’il est important de se soutenir mutuellement dans les moments difficiles. Nous savons aussi que l’équilibre entre la nécessité de préserver des vies et la nécessité de protéger le travail et les moyens de subsistance est fragile face à une catastrophe.

Lorsque le virus sera sous contrôle, venez à Kesennuma vous en rendre compte. Vous y découvrirez le véritable sens de l’expression « vivre avec la mer ».

La baie de Kesennuma vue du mont Anbasan
La baie de Kesennuma vue du mont Anba

(Photo de titre : Defune okuri, un événement traditionnel propre à Kesennuma pour prier pour de grosses prises et le retour à bon port des bateaux de pêche. Kyodo News. Toutes les autres photos sont de l’auteur.)