Des occasions manquées de former des spécialistes du Japon

La pandémie de Covid-19 s’est produite à un moment où les lettres et les sciences humaines faisaient face à cet environnement difficile. Comment vont évoluer les études japonaises aux États-Unis ? L’impact de la crise sanitaire s’est fait sentir le plus vivement sur les étudiants allant étudier au Japon. À partir du printemps 2020, début de la pandémie, il n’y a plus eu de visas accordés aux étudiants étrangers, et cela a continué jusqu’au début de cette année. Depuis mars dernier, s’il est à nouveau possible d’obtenir un visa pour aller étudier au Japon, cela ne signifie pas qu’il est immédiatement possible d’aller y étudier. Envoyer un étudiant à l’étranger nécessite en effet des préparatifs complexes tant de la part de l’université qui envoie que de celle qui accueille. Les points à prendre en considération pour le séjour de l’étudiant sont nombreux (nombre de crédits nécessaires à l’obtention d’un diplôme, obtention de ceux nécessaires à la spécialité, majeure et mineure), et il est difficile de modifier les programmes existants. Les programmes d’étude à l’étranger ne repartiront vraiment qu’à partir de l’automne prochain.

Les étudiants de premier et de deuxième cycles universitaires qui s’intéressent à la civilisation et à l’histoire japonaise ont été privés pendant une longue période des opportunités qu’offrent un séjour d’études à l’étranger. En tant qu’enseignant, il m’a été douloureux de les voir renoncer à leur projet malgré eux, alors qu’ils se réjouissaient d’aller étudier sur l’Archipel ou qui avaient mûrement réfléchi à ce qu’ils voulaient faire après leurs études grâce à ce séjour. Avant la pandémie, le gouvernement japonais avait lancé le projet, qualifié de relevant de l’intérêt national, d’accueillir chaque année 300 000 étudiants étrangers. Force est de constater que son interruption pendant deux ans sans raison scientifique ou rationnelle a été remarquablement irresponsable.

Les étudiants qui viennent étudier au Japon, parce qu’ils sont susceptibles de travailler ensuite comme traducteurs ou interprètes du japonais, ou encore d’entrer dans des entreprises liées au Japon, constituent un atout important pour le pays, car ils ont le potentiel de lui assurer une plus grande visibilité à l’international, et de promouvoir la compréhension du Japon. Si la culture japonaise représentée par la cuisine japonaise, les mangas et les animes, est aujourd’hui connue dans le monde entier, c’est bien sûr grâce aux efforts des Japonais eux-mêmes, mais il ne faut pas oublier que rien ne serait arrivé sans l’intervention d’étrangers qui ont appris à connaître le Japon en y étudiant. La longue interruption de l’accueil d’étudiants étrangers représente une perte de chance de former des personnes capables de diffuser la culture nippone.

Les chercheurs étrangers sont considérés comme des « touristes individuels »

L’impossibilité pour les étudiants étrangers de venir au Japon a été soulignée par les médias, et c’est une des mesures de prévention de la pandémie qui a été la plus critiquée. Mais on n’a que très peu prêté attention à la venue au Japon d’universitaires étrangers spécialistes d’études japonaises, un sujet qui n’intéresse guère. Au moment de la rédaction de ces lignes, en juin 2022, les hommes d’affaires peuvent solliciter et obtenir un visa pour venir au Japon pour leur travail. Cette possibilité existe aussi pour les chercheurs étrangers qui souhaitent participer à un colloque au Japon ou qui sont invités par une université japonaise, à condition qu’ils aient un garant au Japon. C’est en tout cas théoriquement et légalement possible.

Mais la recherche est par essence une activité solitaire, qui demande de la persistance. Elle nécessite d’aller en bibliothèque afin de rassembler des documents pour la faire progresser, d’effectuer un travail de terrain, etc. Cette activité de recherche, en temps normal, ne se fait pas sous la responsabilité d’une personne au Japon qui invite le chercheur. Le chercheur prépare lui-même son voyage, et vient au Japon pendant ses vacances d’été, avec un financement institutionnel ou en s’auto-finançant. Les autorités japonaises ne reconnaissent pas ces voyages comme des voyages d’affaires et les considèrent comme du « tourisme » individuel. À l’heure actuelle, le Japon est ouvert aux touristes de 98 pays et régions, États-Unis compris, mais uniquement dans le cadre de voyages organisés, avec un accompagnateur. Pour le moment, nulle date n’a encore été fixée pour la reprise des visas accordés aux touristes individuels. Mes collègues américains à l’UWM, spécialistes de littérature ou d’histoire japonaise, n’ont pas pu aller une seule fois au Japon depuis le début de la pandémie, et ils ont dû interrompre ou parfois modifier leurs travaux de recherche.

Si les étudiants sont les japonologues du futur, les chercheurs sont ceux en activité aujourd’hui, et continuer à leur interdir l’accès au Japon depuis plus de deux ans est dommageable et ne sert à rien. Étant donné qu’ils ne peuvent pas venir mener leurs recherches, ils ne peuvent pas publier ou faire de communications sur les résultats de leurs travaux, ni avoir d’échanges lors de colloques avec d’autres chercheurs. Si cette situation devait continuer, la recherche sur le Japon menée à l’extérieur, à commencer par les États-Unis, va stagner. Cela conduira à un affaiblissement de la qualité de l’enseignement sur le Japon, et à ce que les étudiants de premier et de second cycle se désintéressent même du sujet. Dans notre monde toujours plus mondialisé, il ne fait aucun doute que pour mieux faire comprendre le Japon, le travail des seuls chercheurs japonais au Japon ne suffit pas, et que la collaboration et la contribution des chercheurs étrangers basés dans le monde entier qui écrivent, communiquent et publient sur le Japon, en anglais et dans d’autres langues, sont indispensables.

La connaissance du Japon aux États-Unis s’est approfondie depuis des dizaines d’années par des allées et venues libres entre les deux pays. Ces échanges sont aujourd’hui en crise, une situation qui doit inquiéter le Japon. J’espère que les restrictions à l’entrée sur le territoire japonais vont être levées le plus rapidement possible, ce qui permettra la reprise des activités de recherche libres.

(Photo de titre : des personnes arrivées à l’aéroport de Narita remplissent un formulaire d’entrée sur le territoire japonais, le 8 novembre 2021. Jiji Press)