Alors que le conflit entre l’Ukraine et la Russie se poursuit, les réseaux sociaux diffusent des images de femmes soldats les armes à la main. Que des femmes des Forces japonaises d’autodéfense (FAD) soient présentes sur le front, il se peut que cela ne vous parle pas. Ces dernières années pourtant, leur nombre est en augmentation. Leurs missions se sont diversifiées et on les retrouve désormais affectées dans des avions de chasse ou dans des chars. Qu’est-ce qui les motive à rejoindre l’armée et quels rôles leur fait-on jouer ? Nous avons posé la question à Satô Fumika, dont les recherches portent sur l’armée et les questions de genre.

Quand le service militaire est aboli en 1973 aux États-Unis, l’Organisation nationale pour les femmes (NOW), qui est le plus grand organisme féministe des USA, mène un large mouvement militant défendant l’idée qu’à l’instar des hommes, les femmes doivent pouvoir servir dans l’armée. Dans les années 90, lors de la guerre du Golfe qui a joué un rôle déterminant dans l’engagement des femmes, 40 000 soldates sont déployées et participent au conflit. G.I. Jane (À armes égales), un film américain sorti en 1997, donne à voir l’histoire de la toute première femme à se porter volontaire pour faire partie des troupes d’élite des Navy SEALs de la marine américaine. L’héroïne refuse tout traitement spécial et suit un rude entraînement. On a pu voir dans ce film à succès, une œuvre « décrivant l’égalité des sexes à son paroxysme ».

Étudiante en master à la sortie du film, Satô Fumika explique combien ce mouvement ayant cours aux États-Unis l’a mise mal à l’aise, « Est-ce qu’au final l’égalité des sexes, c’est se conformer à la logique et aux normes de la société masculine ? Je me suis demandé si c’était ça, le féminisme. »

Ce sentiment de malaise la pousse à s’intéresser à l’armée, à la guerre et aux questions de genre. Pour sa thèse de doctorat, elle fait porter ses recherches sur les femmes des Forces japonaises d’autodéfense (FAD) qui sont de fait l’« organe des affaires militaires » du pays. « Pour quels motifs ces femmes s’engagent-elles ? Que vivent-elles ? Je me suis dit qu’il ne fallait pas se contenter de les penser comme étant autres. Plus je menais d’entretiens, plus j’avais le sentiment que nous manquerions l’essentiel en les considérant comme des personnes évoluant dans un monde lointain, coupé du nôtre. »

Ses travaux portent leur fruit : en 2004 paraît « Genre et organisation des affaires militaires : les femmes des Forces japonaises d’autodéfense ».

Dans un contexte de forte défiance envers les FAD

« Chez les féministes japonaises, se souvient Satô, on sentait de grandes réticences. Faire des Forces d’autodéfense un objet d’étude suscitait la méfiance. Des voix embarrassées s’élevaient, gênées que ce type de recherche soit lancé. En arrière-plan se dessinait une crainte. Comparer les FAD avec les armées d’autres pays n’allait-il pas conduire de facto à légitimer en tant qu’armée ces Forces d’autodéfense au statut si ambigu ? Cela pouvait donner l’impression que les jeunes chercheurs se rendaient, à leur insu, complices de la militarisation du Japon. »

Satô, qui se sent isolée, est portée par un article de Cynthia Enloe. L’analyste en politique internationale et féministe américaine y indique combien il est important à ses yeux que la recherche se penche sur les effets du patriarcat dans l’armée, sur les processus de militarisation et de démilitarisation et que les problèmes rencontrés par les femmes dans l’armée soient scrutés de près.

Le dernier ouvrage de Satô Fumika : « La difficile question des femmes soldats : une sociologie de l’armée et de la guerre au filtre du genre »  (paru aux Presses universitaires de Keiô, 2022)
Le dernier ouvrage de Satô Fumika : « La difficile question des femmes soldats : une sociologie de l’armée et de la guerre au filtre du genre » (paru aux Presses universitaires de Keiô, 2022)

« Aux États-Unis, il y avait cette idée que s’engager dans l’armée déboucherait sur une amélioration du statut des femmes ou d’autres groupes socialement vulnérables. Mais les Japonais ont une image ambivalente de leurs Forces d’autodéfense. Ici, on ne pense pas que s’engager ou remplir des fonctions militaires signifie forcément devenir un “citoyen japonais de première classe”. »

« La difficile question des femmes soldats » paru dix-sept ans après son premier ouvrage, examine les FAD sous un angle nouveau, à la lumière de l’évolution des armées dans un contexte global.

« Après la Guerre froide, les forces armées ont vu leur rôle évoluer, leur cœur de métier est passé des activités combattantes au maintien de la paix et à des opérations humanitaires. Plutôt que de considérer dans leur spécificité ces FAD à qui il incombe en vertu de l’article 9 de la Constitution de mener des opérations non combattantes (aider des sinistrés par exemple), ne pourrait-on pas faire de ces Forces d’autodéfense le prototype d’une nouvelle espèce d’armée ? Les contacts et les débats que j’ai pu avoir avec des japonologues étrangers m’en ont progressivement convaincue. »

Pallier le manque de recrues masculines et redorer le blason de l’armée

Après-guerre, en vertu de l’article 9 de sa Constitution, le Japon renonce à la guerre. En 1950 le nouvel organe des affaires militaires commence par être un Corps de réserve de la police puis une Force de sécurité nationale, avant en 1954, d’être réorganisé en Forces d’autodéfense. Dès les premiers temps, il avait été prévu que des femmes soient engagées, bien qu’elles aient été limitées à des postes d’infirmières.

Des années 1950 à la première moitié des années 1960, la présence de femmes a contribué à faire la différence, permettant que les FAD se démarquent de l’ancienne armée, analyse Satô.

« Dès le début, l’idée était d’utiliser les femmes pour affaiblir la coloration militaire des Forces d’autodéfense, qu’elles ne soient pas perçues comme une force armée et qu’elles puissent se fondre à la société civile. Il était nécessaire de transformer leur image. »

En 1967, sur fond de pénurie de personnel masculin, les Forces d’autodéfense terrestre étendent l’affectation des femmes à des postes civils (gestion du personnel, administration, approvisionnement, comptabilité, communications, etc.). En période de forte croissance économique, le marché de l’emploi étant favorable aux jeunes hommes, les FAD doivent se tourner vers les femmes pour pallier les difficultés de recrutement.

À partir des années 1970, les femmes figurent de plus en plus fréquemment sur les affiches de recrutement des FAD, leur donnant une image plus douce et accessible.

Certes il y a un manque d’hommes, mais l’ouverture aux femmes est dans l’air du temps et correspond à une tendance globalisée : en 1979, les Nations unies adopte la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, que le Japon ratifie en 1985. L’année suivante, avec l’entrée en vigueur de la Loi sur l’égalité des chances en matière d’emploi, les femmes se voient faciliter l’accès aux postes dans les FAD. Un tournant majeur a lieu en 1992 avec l’admission des femmes à l’Académie nationale de défense du Japon, ce qui leur ouvre désormais la voie à la carrière d’officier.

En 1993, tous les postes s’ouvrent alors aux femmes. Cette fois encore, la situation est à relier au contexte d’un marché du travail en plein essor grâce à la bulle économique de la fin des années 1980 qui génère une pénurie de personnel masculin. Toutefois, afin de « protéger la maternité », des restrictions sont émises, elles concernent notamment les missions en sous-marins ou dans des avions de combat.

Leur champ d’action se diversifiant, les femmes des FAD servent également de « mascottes ». Dans les années 1990, elles sont activement encouragées à participer à des concours de beauté locaux répondant au nom d’« Opération Wine Red ». Celles qui remportent le titre de « Miss » figurent en bonne place dans les magazines et sont mises à contribution lors des campagnes d’affichage des FAD.