Un cadeau de la providence venant de France
Hôjô Masato a donc cherché comment renouveler les mini-cinémas bien avant la pandémie. Son approche est restée la même, confie-t-il. Il accorde toujours autant d’importance aux réalisateurs qui ont quelque chose à dire, connus ou méconnus, toutes générations confondues et donne la priorité aux œuvres bien structurées, avec des images fortes, en particulier dans le cas de jeunes réalisateurs.
« D’une certaine manière, le fait que nous soyons une entreprise de relativement petite taille nous permet de nous lancer dans des projets plus ambitieux et plus risqués. Même pour des films qui sont difficilement accessibles, nous cherchons des moyens d’aider le public à comprendre ces œuvres et à les apprécier en organisant notamment des rencontres avec leurs réalisateurs. Nous essayons de devenir un lieu d’échanges entre réalisateurs et spectateurs. Et cela est justement possible parce que nous sommes une entreprise modeste. »
Si les mini-cinémas parviennent à surmonter les difficultés qui sont les leurs, il s’agira notamment de passer du modèle précédent qui consistait à rechercher les faveurs d’un public d’un certain, pour à l’avenir attirer la jeune génération dans les salles obscures. « Il est difficile de gérer un cinéma et de rester enthousiaste si l’endroit n’attire pas les jeunes. » Un film a, à la surprise générale, remporté un franc succès auprès des jeunes pendant la pandémie : À l’abordage. Le film brosse le portrait de trois jeunes gens un peu décalés qui embarquent dans une traversée de la France riche en aventures. Cet humour subtil et unique était peut-être justement ce dont le public avait besoin pendant les sombres jours de la pandémie.
« Nous avions déjà projeté trois films de Guillaume Brac mais celui-là a attiré un public bien plus large que ce à quoi nous nous attendions. Des cinéphiles de base, bien sûr, mais pas que — des étudiants qui sont venus avec leur petit(e) ami(e), des amis en groupes — tout autant de personnes qu’on imaginerait difficilement à Eurospace. Ce film avait une chaleur et une générosité naturelles, loin du genre insistant ou moralisateur. Et je me suis alors rendu compte que de nombreux jeunes avaient besoin d’être rassurés par cette chaleur. »
Eurospace a toujours à cœur de construire une relation de longue date avec ses réalisateurs, explique Hôjô Masato.
Typiquement, une société de distribution au Japon peut acquérir le premier film d’un jeune réalisateur lors d’un festival de films à l’étranger, et ensuite, nous projetons le film dans nos salles. Je souhaite continuer à nourrir cette relation même après la fin de la projection du premier film, échanger avec le réalisateur et projeter ses œuvres futures, tout en suivant le développement de sa carrière. Et le succès que nous avons rencontré avec ce quatrième film de Guillaume Brac est bien la preuve que nous ne nous trompons pas en adoptant ce type d’approche ».
Après la projection d’un premier opus, Hôjô est parfois contacté par des réalisateurs japonais, qui souhaitent avoir un avis sur leur scénario suivant. Il leur arrive souvent de tenir compte de ses conseils et il n’est pas rare qu’Eurospace choisisse de projeter certains de ces films une fois terminés. Yûko no tenbin (A Balance), du réalisateur Harumoto Yûjirô, sorti en 2021, est un bon exemple. Après avoir rencontré un franc succès auprès du public d’Eurospace, il a été diffusé dans des salles grand public telles que celles de Toho Cinema. Et Harumoto Yûjirô en est maintenant à son troisième film.
Solliciter l’aide du gouvernement
Hôjô Masato a poursuivi le travail de l’initiative Save the Cinema, sollicitant sans cesse le soutien de la sphère politique et des membres du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie et de l’Agence des affaires culturelles. Récemment, il a attiré l’attention sur la nécessité de soutien systémique à long terme, ce qui pourrait notamment se traduire par la mise en place un financement public. Cependant, son discours peine à trouver écho auprès des membres du gouvernement.
« La génération des réalisateurs japonais reconnus dans le monde entier, comme Kore-eda Hirokazu et Hamaguchi Ryûsuke, a grandi en regardant des films projetés dans des petits cinémas comme le nôtre. Et il n’est pas rare que certains d’entre eux aient plus tard projeté leurs films. Sans les mini-cinémas, ces réalisateurs ne seraient pas devenus ce qu’ils sont. Aujourd’hui, leur succès a largement dépassé les frontières de l’Archipel, mais apparemment, ce n’est toujours pas suffisant pour les bureaucrates et les membres du gouvernement. C’est plus ou moins ce qu’ils m’ont répondu. L’un d’entre eux m’a dit : “C’est comme si on nous demandait d’aider une poissonnerie parce qu’elle vend du bon poisson !” ».
« Quand Bong Joon-Ho a remporté un Academy Award pour son film Parasite, les Sud-Coréens ont été heureux, avec un sentiment de fierté pour la culture cinématographique de leur pays. Et ce serait la même chose au Japon : si nos films étaient reconnus dans le monde entier, les Japonais eux aussi seraient heureux et se sentiraient fiers. J’essaie de leur faire comprendre que c’est une industrie qui a une valeur considérable pour le pays, mais ce que je dis rentre par une oreille et ressort par l’autre... »
Au Japon, on cite souvent le fait qu’aucune entité unie n’est responsable de l’industrie cinématographique dans son ensemble. La préservation des films et les aides financières relèvent de l’Agence pour les affaires culturelles, et le METI (ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie) et le MIC (ministère des Affaires intérieures et des Communications) octroient eux aussi des subventions de différents types, notamment dans le cadre du programme Cool Japan. Ainsi, le soutien qu’ils apportent aux salles de cinéma relève de la responsabilité du MIC. Dans certains pays, une entité bien définie est chargée de la gestion des questions liées à l’industrie cinématographique. Par exemple, en France, il s’agit du Centre national du cinéma et de l’image animée, et en Corée du Sud du Film Council, qui a peu ou prou le même rôle que son homologue français. Ces organisations parfaitement intégrées sont responsables de la politique publique et gouvernementale et du financement de l’industrie du cinéma dans les pays concernés. Le financement public y est donc facilité et des structures permettent en retour de réinjecter une partie du prix des billets dans l’industrie., créant ainsi un cercle vertueux.
« Si un système de soutien financier public était mis en place, les professionnels du secteur verraient à coup sûr les choses différemment. La pression qui pèserait sur nos épaules serait plus importante pour que nous trouvions des idées pour prouver que nous sommes dignes de ce soutien » suggère Hôjô Masato.
Hôjô est toujours à la recherche du message qui transmettra sa passion au gouvernement et aux contribuables. Pour lui, les mini-cinémas sont un peu comme des musées ; des lieux importants d’apprentissage dans une communauté locale. « Je cherche toujours de nouvelles façons d’apporter ma contribution à la communauté, que ce soit en me rapprochant d’écoles locales pour familiariser les enfants avec le cinéma, ou en organisant des projections pour les personnes issues de groupes minoritaires » explique-t-il.
En 2003, l’Agence pour les affaires culturelles a dressé une liste de 12 recommandations pour aider les arts japonais à améliorer leur image hors des frontières de l’Archipel et les politiques de formation des ressources humaines. Hôjô est maintenant résolu à faire pression sur l’Agence pour qu’elle soumette de nouvelles propositions spécifiquement pour la promotion du cinéma japonais.
« Il y a vingt ans, le cinéma japonais traversait une sorte de marasme et la part belle était faite aux films de pays occidentaux. Rien n’était fait pour assurer la relève et former une nouvelle génération d’artistes. Ajoutez à cela que le personnel de production prenait lui aussi de l’âge. Et c’est dans ce contexte que les recommandations ont été formulées. Aujourd’hui, les choses sont différentes, et de nombreux films japonais sont réalisés. En ce sens, on peut dire que l’industrie est plutôt dynamique. Mais de nombreux problèmes sont remontés à la surface, tels que le sexisme ou encore les mauvaises conditions de travail. Je pense que nous avons tout à gagner à travailler de concert avec l’agence pour élaborer une nouvelle série de recommandations. Et j’espère que les subventions pour les cinémas en feront partie ».
(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : le cinéma Eurospace, ouvert en 1982 dans le quartier de Shibuya et relocalisé dans celui de Maruyama en 2006.)

