Les victimes cachées du surmenage
Senoo se demande : ces enseignants japonais qui doivent encadrer et accompagner la croissance et le développement des enfants ne seraient-ils pas les travailleurs multi-tâches les plus occupés au monde ?
Dans les salles de classe, leur charge s’est considérablement alourdie depuis une dizaine d’années en raison de l’élargissement constant des programmes scolaires. Citons notamment l’enseignement obligatoire de l’anglais et de la programmation informatique au primaire. De nombreux enseignants racontent être trop occupés à la préparation des cours pour pouvoir prendre des pauses pendant la journée.
Et que dire de la vigilance dont ils doivent faire preuve envers chacun de leurs élèves ? Pendant les récréations et les activités extrascolaires, les enseignants doivent être attentifs à tout signe de harcèlement. Parlons aussi des allergies alimentaires, qui requièrent également une surveillance constante. Le nombre croissant d’élèves ayant des besoins particuliers a également rendu leur travail plus ardu et compliqué.
« Même hors des heures de travail, les enseignants reçoivent des appels de parents inquiets. Si des enfants causent des soucis après l’école, en traînant par exemple dans les supérettes alors qu’ils devraient être chez eux, à qui les plaintes sont-elles adressées ? Aux enseignants bien sûr. Le rôle et la responsabilité que nous imposons à nos écoles et à notre personnel éducatif sont tout simplement trop lourds à porter. »
Les pressions sont nombreuses, mais pour Kudô Sachiko, avec qui Senoo a coécrit le livre intitulé « Ne laissez pas mourir les enseignants » (Sensei o shinasenai, 2022), le décès par surmenage (karôshi) est un problème réel et trop souvent méconnu.
Le mari de Kudô Sachiko enseignait dans un collège. Il est décédé en 2007 à 40 ans d’une hémorragie cérébrale, après des mois de surmenage. Professeur d’éducation physique et de santé, il était également en charge des problèmes de harcèlement scolaire et de refus d’aller à l’école. Dévoué à son travail, il travaillait en semaine jusque tard dans la nuit et aidait à l’entraînement de l’équipe de football le week-end. Après son décès, Sachiko a déposé une demande d’indemnisation, arguant que son mari était mort de surmenage, mais elle a dû attendre plus de cinq ans et demi pour être entendue. Elle reconnaît que le gouvernement travaille sur la question, mais elle trouve que les changements ne sont pas assez rapides et que les décès d’enseignants dus au karôshi et les suicides ne sont pas assez relayés.
La loi de Prévention des décès et des préjudices dus au surmenage a été promulguée en 2014. Le secteur éducatif fait alors partie des secteurs prioritaires visés par l’étude gouvernementale de gestion de l’information. Six ans plus tard, le gouvernement a mené cette première enquête sur les conditions de travail des enseignants. Sachiko craint par ailleurs que ce type d’études ne permette pas de mesurer l’ampleur réelle du problème. En effet, pour de nombreux enseignants, ce travail est une mission sacrée. Fidèles à leur éthique du service désintéressé, les plus travailleurs d’entre eux sont aussi les moins enclins à se plaindre de leurs sacrifices ou de leurs souffrances, explique-t-elle. Par conséquent, les problèmes physiques et émotionnels ont tendance à rester dans l’ombre. Sachiko est convaincue que les décès et suicides d’enseignants de ces dernières années officiellement reconnus comme relevant d’accidents du travail ne représentent qu’une faible portion du nombre total de victimes de surmenage et de stress.
Il faut légiférer et financer !
« Si nous voulons que l’école continue à remplir son rôle, permette à nos enfants de s’épanouir physiquement et émotionnellement et d’être en bonne santé, déclare Senoo, nous devons réduire l’écrasante charge de travail multitâche qu’endurent nos enseignants. »
Senoo estime que la société à un devoir « d’inventaire ». Il faut lister les tâches demandées aux enseignants, réduire le champ d’action de l’école et alléger les charges qui incombent au personnel éducatif. « Dans le même temps, nous devrions progressivement augmenter le nombre d’enseignants et réduire le nombre moyen d’heures de cours. L’idéal serait de renforcer également les effectifs du personnel non enseignant et de lui transférer une partie de la charge de travail. Il faut notamment augmenter le nombre de conseillers scolaires et d’assistants sociaux à temps plein puis les répartir en fonction de la taille et des besoins de chaque établissement, travailler avec les parents et traiter les problèmes du refus de l’école. »
Pour encourager l’embauche d’enseignants, le gouvernement central devra prendre des mesures, souligne Senoo, et commencer par réviser la Loi sur les normes de l’enseignement obligatoire, qui fixe notamment le nombre d’enseignants et le nombre d’élèves par classe. Il est également essentiel d’augmenter le budget de l’éducation.
« Les gouvernements locaux ne peuvent pas faire grand-chose seuls. Le gouvernement central doit définir le cadre de base, mettre sur pied les systèmes permettant de mettre en œuvre la politique éducative — sans oublier la formation du personnel non enseignant — et allouer les fonds nécessaires. »
Réduire la charge de travail des enseignants pour sauver l’école publique
Au collège et au lycée, les activités extrascolaires sont en grande partie responsables de la surcharge de travail, explique Senoo. C’est pourquoi le MEXT a demandé aux gouvernements locaux de transférer progressivement la gestion des activités sportives, des week-ends et des vacances à d’autres instances, des clubs privés par exemple.
Mais Senoo est surtout préoccupé par le sort des instituteurs en école primaire.
« Il n’est pas rare que les écoles primaires confient d’emblée à de nouveaux enseignants la responsabilité d’une classe. Les instituteurs doivent faire face à de nombreux défis, gérer les échanges avec les parents d’élèves ou les problèmes de harcèlement par exemple. Or les autres enseignants et membres du personnel sont trop occupés pour les aider, de sorte que les jeunes instituteurs en difficulté se sentent souvent isolés. »
Ainsi, on voit augmenter l’épuisement et les maladies mentales chez les enseignants âgés de 20 à 30 ans. « Beaucoup posent alors leur démission », explique Senoo.
Il tire la sonnette d’alarme. Si on ne prend pas de mesures pour créer un environnement de travail qui soit plus favorable aux enseignants, la profession aura du mal à attirer de nouveaux diplômés de l’enseignement supérieur, sans même parler de candidats travaillant dans d’autres secteurs.
En 2022, après six ans de silence, le MEXT a lancé son enquête sur les conditions de travail des enseignants. Le résultat de cette étude servira de base aux délibérations préparant la révision de la Loi sur les mesures spéciales régissant les salaires des enseignants. En vertu de la législation actuelle, les enseignants reçoivent une « rémunération d’ajustement » spéciale équivalant à 4 % de leur salaire mensuel en lieu et place des primes pour heures supplémentaires exigées à la plupart des employeurs en vertu de la Loi sur les normes du travail.
Senoo pense que les enseignants ne sont pas suffisamment rémunérés au regard du travail accompli. Mais il est convaincu que la priorité devrait être d’augmenter les effectifs du corps enseignant et du personnel non enseignant. « Je pense que les enseignants actuellement en poste ainsi que les aspirants à la carrière sont plus intéressés par l’amélioration des conditions de travail que par l’augmentation de salaire ou une meilleure rémunération des heures supplémentaires », déclare-t-il. « Ils ont besoin de temps pour préparer leurs cours et ils veulent certainement avoir plus de temps pour eux. »
Senoo estime que l’allègement de la charge de travail rendra la profession plus attrayante et permettra d’améliorer la qualité de l’enseignement.
« On ne peut pas attendre d’enseignants privés de sommeil qu’ils soient performants en classe. Ils n’ont ni le temps ni l’énergie de donner à chaque élève les conseils et le soutien nécessaire. En primaire, la valse des professeurs principaux est due à la pénurie d’enseignants et au final, ce sont les enfants qui souffrent le plus. »
Pour beaucoup, les problèmes de personnel enseignant sont responsables, au moins en partie, de l’augmentation des violences à l’école et du chaos qui règne dans les salles de classe des écoles primaires du pays. Face à la dégradation du système éducatif japonais public, priorité devrait être donnée aux mesures visant à améliorer les conditions de travail dans les écoles et à pallier la pénurie d’enseignants.
(Article écrit par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Pixta)