L’impact du prix Nobel de la paix

——En 2011, vous avez été la première femme yéménite et arabe à recevoir le prix Nobel de la paix, et aussi son plus jeune récipiendaire. Quel impact ce prix a-t-il eu sur votre quotidien et vos activités ?

KARMAN  Ce prix m’a conféré une légitimité dans le débat. Grâce à cette puissance nouvelle, ma voix porte maintenant plus loin, jusqu’à l’étranger. Cela a renforcé ma position dans les questions que je défends, la paix, la révolution pacifique, la protection des droits de l’homme, les libertés et en particulier l’aide à toutes les victimes d’inégalités au Yémen, au Moyen-Orient et dans les pays arabes.

La communauté internationale a jugé positivement la révolution yéménite, et les jeunes et les femmes ont gagné davantage de respect. On dit qu’il y a au Yémen quelque 70 millions de petites armes à feu, mais le peuple a affronté les violences du gouvernement Saleh sans en faire usage. Le monde entier a reconnu le caractère pacifique de cette révolution. Et le rôle décisif des femmes et des jeunes dans le printemps arabe et dans la révolution au Yémen a été reconnu aussi. Tout cela est très important dans la mesure où il s’agit d’une preuve que le monde commence à comprendre la nécessité de davantage tendre l’oreille à l’avis du peuple, des opprimés, des jeunes. Parce que ce sont eux qui refusent les injustices actuelles et qui construisent l’avenir ; parce que l’intérêt du monde ne se trouve pas dans les dictatures, mais à leurs côtés à eux.

Les droits des femmes, un problème mondial

——Dans les pays arabes, en Occident, au Japon, la place des femmes diffère dans chaque société. Quel est votre point de vue sur cette question ?

KARMAN  Nulle part dans le monde, les femmes ne bénéficient des droits qui devraient être les leurs. Au niveau décisionnaire en politique dans le monde entier, quel est le nombre moyen de femmes présidentes, ministres des affaires étrangères, de la défense, de l’économie, parlementaires ? On peut peut-être dire qu’un nombre restreint de pays accorde un soutien relativement efficace aux femmes, mais de manière générale, les femmes sont en réalité opprimées dans le monde entier. En particulier au Moyen-Orient, dans les pays arabes et dans les pays conservateurs, où elles sont encore plus opprimées.

Il y a deux ans, j’ai assisté au Forum de Munich sur les politiques de défense : nous étions seulement deux femmes, la secrétaire d’Etat américaine de l’époque Hillary Clinton et moi. Ce jour-là, j’ai déclaré « je comprends maintenant pourquoi les conflits et les guerres sont incessants dans le monde. » Parce que les femmes, porteuses de paix, ne sont ni ministres de la défense, ni présentes aux postes décisionnaires en politique.

Les femmes sont opprimées dans le monde entier, mais leur situation varie en fonction des pays. Dans les pays arabes se dessine aujourd’hui une tendance à lutter contre cet état de choses. Le plus important est non pas de réclamer des libertés et du pouvoir, mais de se les approprier.

Pendant le printemps arabe, lorsque les femmes ont mené la révolution, elles n’ont demandé l’autorisation de personne. Et quand les hommes leur ont emboîté le pas, elles ont pris les décisions politiques elles-mêmes, elles ont fait reculer le pouvoir et prouvé qu’elles pouvaient protéger leur patrie de l’oppression et de la dictature. Parce que les femmes sont tournées vers l’avenir. Elles ont agi selon leurs convictions et la société les a reconnues, les a acceptées en tant que meneuses de la révolution. La révolution a été l’opportunité de montrer que les femmes arabes peuvent participer à la vie politique et qu’elles ont des capacités de leader.

Nous sommes actuellement dans une phase de transition, dans laquelle chaque pays est confronté à ses propres problèmes, mais la tendance générale est à l’amélioration. La proportion de femmes parlementaires ou qui occupent des postes importants au gouvernement a augmenté, mais est-ce réellement ce que nous souhaitons ? Non, ce que nous voulons, c’est une proportion de femmes en politique équivalente à leur implication dans la révolution. Et nous voulons aussi voir leurs droits inscrits dans la Constitution et dans la loi.