Espoirs féminins
——Au Yémen, combien y a-t-il de femmes leaders, à votre image ?
KARMAN Au cours de la Conférence du dialogue populaire (du 18 mars 2013 au 25 janvier 2014) qui a décidé de l’avenir du Yémen, les débats ont été répartis entre neuf groupes sur des thèmes variés comme l’économie, la formation de la nation, la lutte contre la corruption, le développement. Dans chaque section, il y avait au moins 30% de femmes. De même, la commission d’élaboration d’une nouvelle Constitution, actuellement au travail, est composée de femmes à 30%. Il y a quatre femmes ministres, ce qui est plus qu’avant, mais j’espère des avancées supplémentaires, particulièrement dans la diplomatie et aux postes de gouverneur fédéral. Le véritable progrès sera lorsque ces droits seront inscrits dans la Constitution et la loi.
——Les femmes de pouvoir au Yémen et dans les autres pays arabes entretiennent-elles des liens ?
KARMAN C’est variable suivant les pays, mais le pouvoir de la société civile est puissant, et nous sommes en contact. Cependant, les liens étaient plus resserrés avant le printemps arabe. Au fur et à mesure que chaque pays progressait vers le renversement des dictatures, premier pas dans la révolution, la société civile s’est hélas scindée entre révolutionnaires et anti-révolutionnaires, et les liens internationaux se sont effrités.
Dans les pays qui ont fait leur printemps arabe, les anti-révolutionnaires cherchent à faire table rase des fruits du printemps arabe et des valeurs que sont la liberté, la justice, la démocratie, le pacifisme, l’égalité devant la justice. La scission de la société civile entre pro et anti-révolutionnaires l’affaiblit ; j’espère que les révolutionnaires enregistreront une victoire complète, et que la société civile retrouvera ses forces.
——Voyez-vous une différence entre les droits des femmes revendiqués dans les pays arabes et musulmans et ceux revendiqués dans les pays occidentaux ?
KARMAN Les droits des femmes sont les droits de l’humain. La femme est un individu qui possède des droits civiques complets dans les sphères politique, sociale et économique, elle est un individu au même titre que l’homme, en rien inférieure à lui. Les hommes et les femmes ont des droits civiques égaux, les uns ne sont pas supérieurs aux autres, et inversement.
Cependant, dans les pays où les femmes rencontrent des difficultés, il est nécessaire d’établir des définitions particulières. Les hommes bénéficient de droits politiques – droit de vote, de candidature, de procuration, etc. –, de droits économiques – droit au travail, droit de succession –, de droits sociaux – droit parental, droit au militantisme –, du droit aux services sociaux comme l’éducation et la santé, ou encore du droit de refuser un mariage forcé. Hommes et femmes étant des citoyens égaux, les femmes aussi doivent pouvoir bénéficier de ces droits. Les hommes et les femmes doivent construire ensemble une société, un foyer égaux.
Le Japon, un modèle pour le Yémen
——Quelle image vous faisiez-vous du Japon avant de venir ? Quels espoirs placez-vous dans cette visite ?
KARMAN Je suis honorée et heureuse d’avoir pu effectuer ce premier voyage au Japon. Le Yémen se heurte actuellement à de nombreuses difficultés et mes déplacements à l’étranger se limitent généralement à deux ou trois jours ; le Japon est le premier pays dans lequel je vais pouvoir séjourner une semaine.
Pour moi, le Japon représente l’esprit de paix, d’excellence, d’amour et de civilisation. Le Japon possède, pour le Yémen et pour moi-même, une signification importante.
Le Japon, qui a surmonté la guerre, la pauvreté et les catastrophes naturelles, tourné vers l’avenir pour devenir un pays puissant et pacifique, nous a beaucoup appris. Le modèle de réussite à suivre sur les plans économique, sécuritaire et en particulier sur celui de la paix n’est, pour les Yéménites, ni les Etats-Unis ni l’Europe, mais le Japon. J’espère que le Yémen et le Japon travailleront ensemble au bonheur des peuples et au respect des principes humanitaires.
J’espère que ma visite au Japon insufflera un nouvel élan aux relations bilatérales, et que nous pourrons bénéficier d’une aide accrue dans de nombreux domaines comme l’éducation et la santé, en particulier pour la construction d’écoles dans les provinces. L’éducation est l’un des piliers du solide Etat démocratique que nous appelons de nos vœux.
La révolution pacifique a permis de surmonter la peur. Les femmes et les jeunes ont pu se positionner en meneurs et ils participent maintenant à l’élaboration de la Constitution. Mais ces fruits ne doivent pas être réservés à la seule portion de la population qui a bénéficié d’une éducation. Le taux d’analphabétisme au Yémen atteint 60% chez les femmes et 50% chez les hommes. Je souhaite qu’eux aussi puissent recevoir une éducation, afin que les générations suivantes montrent leurs capacités à leur nation et au monde.
J’espère notamment que de nombreux jeunes gens et jeunes femmes pourront bénéficier de bourses d’études, en particulier au Japon. Le Japon possède une réelle force d’impact sur le développement du Yémen. Je souhaite vivement la réouverture du bureau de la JICA à Sanaa, pour nous aider dans le domaine de l’éducation qui est l’un des angles qui permettront de résoudre les problèmes accumulés.
——Pour terminer, avez-vous un message pour le Japon ?
KARMAN Je suis venue ici pour tendre la main à nos frères et sœurs afin d’œuvrer ensemble à un avenir commun pour le Yémen et le Japon, et pour le respect des principes humanitaires. Loin de toute considération de culture, de couleur de peau, de religion, de sexe ou de race, construisons ensemble une société et un monde d’amour, de paix et de respect envers autrui.
(Extrait d'une interview recueillie par Harano Jôji, directeur représentatif de la Nippon Communications Foundation, le 12 septembre 2014. Photographies de Kodera Kei)
