À la poursuite du réalisme
Après avoir vu son buste en bronze, Jean-Paul II a longuement remercié Okumura Nobuyuki. Le sculpteur a vu ses efforts récompensés, lui à qui Emilio Greco avait dit : « Tu es fait pour le réalisme. Applique-toi à créer des œuvres pleines de vie. »
O. N. Une sculpture en bronze est faite pour durer des siècles. Quand j’ai rencontré Jean-Paul II, il avait 80 ans et était atteint de la maladie de Parkinson ; son visage était enflé, mais il gardait une dignité indéniable. J’ai superposé cette majesté à l’expression de détermination qu’il arborait dans la soixantaine, quand il parcourait le monde, pour créer à ma façon un buste sans âge, qui soit l’essence de ce pape. Les veines visibles à la surface de la peau rappellent la jeunesse de ses années engagées, tandis que l’ovale doux du visage exprime un âge plus avancé. Ce buste rassemble les deux visages de Jean-Paul II, à ces deux âges.
En sculpture comme en littérature, le réalisme repose sur la création. La conception assistée par ordinateur ou une imprimante 3D permettent de reproduire les phénomènes physiques à un moment précis. Mais ce n’est qu’une pâle copie de la réalité, qui n’a rien à voir avec le réalisme. C’est en saisissant la nature du modèle et en lui prêtant une multitude d’expressions qu’on obtient une œuvre pleine de vie, qu’on parvient à lui insuffler une universalité. C’est ce que mon maître Emilio Greco m’a fait comprendre.
En 1975, Okumura Nobuyuki a quitté temporairement l’Université Tokyo Gakugei où il étudiait la sculpture pour intégrer l’Académie des Beaux-Arts de Rome, où il a suivi, entre autres, les cours d’Emilio Greco. Mais ce n’est qu’à son retour en Italie, en 1985, qu’il est véritablement devenu son disciple.
O. N. Après avoir étudié en Italie, je suis rentré au Japon où, une fois diplômé, j’ai enseigné et travaillé pendant dix ans, notamment aux décors des films Godzilla. Mais je ne pouvais pas abandonner la sculpture ; ma femme et moi sommes donc repartis à Rome.
L’année suivante, notre fille est née et j’avais pas mal de travail, des commandes du Japon, mais la bulle économique a éclaté et ma situation financière s’est détériorée. Pourtant, je n’ai jamais envisagé de retourner au Japon. Nager avec ma fille dans le lac près de chez nous et vivre dans ces lieux riches de rappels des temps anciens suffisait à faire jaillir sans relâche mon inspiration.
En 1990, je suis allé rendre visite à Emilio Greco dans son atelier. Je lui ai dit que j’avais été son élève ; il se rappelait de moi. Il a examiné mes réalisations et m’a félicité, jugeant que je réussissais surtout dans le domaine du réalisme, à travers les portraits. Plus tard, j’ai su qu’il disait à tous les anciens élèves qui venaient le voir qu’il se souvenait d’eux, mais ces mots m’ont donné des ailes et m’ont poussé sur la voie de la sculpture réaliste. Pendant cinq ans, jusqu’à son décès, il m’a donné de précieux conseils sur chacune de mes œuvres.

