Aux commandes de l’autoneige
En dehors de la cuisine, Watanuki Junko avait aussi d’autres tâches à effectuer, en particulier des travaux de construction pendant l’été et de déneigement en hiver. Par moments, on lui demandait aussi de conduire un camion ou un chariot élévateur. Mais ce qu’elle préférait, c’était d’être aux commandes de l’autoneige, un véhicule de grande taille pouvant transporter plusieurs personnes à travers des zones recouvertes de neige ou de glace. Il lui est ainsi arrivé d’emmener un petit groupe à l’un des postes d’observation situés sur le continent Antarctique. Après avoir conduit ses passagers et leur matériel à destination, elle préparait leur repas dans le poste d’observation ou à l’intérieur de l’autoneige.
« Je n’avais bien entendu jamais conduit d’autoneige auparavant. Ce type de véhicule n’est pas difficile à manœuvrer, car il ne comporte que deux leviers. Mais quand on veut tourner, il faut vraiment tirer très fort. Conduire un véhicule aussi grand sur de la neige et de la glace est vraiment très fatigant. Je portais souvent des patchs antidouleur sur les bras ! »
Mais la jeune femme s’est prise au jeu. Elle a transporté à plusieurs reprises des membres de l’expédition jusqu’au dépôt-relais S16, situé à quatre heures de route de la base Shôwa. Malgré la fatigue physique et mentale que cela impliquait, elle a pleinement profité de l’occasion qui lui était offerte de parcourir les immensités immaculées de l’Antarctique pendant plusieurs heures.
Une seconde famille
Un mois après son arrivée sur l’île d’East Ongul, Watanuki Junko a eu une altercation avec un membre de l’expédition surnommé affectueusement « Papy ». Celui-ci lui a dit sans ménagement qu’il considérait qu’engager des cuisiniers pour l’hiver était une erreur. Et il lui a expliqué que cela le dérangeait d’avoir à se présenter à une heure précise au réfectoire car pour lui, ce sont ses travaux d’observation qui avaient la priorité. Watanuki Junko a tenté longuement de lui faire entendre raison. En vain. Elle était au bord des larmes. Toutefois dès le lendemain, le dénommé « Papy » est venu lui présenter ses excuses.
« Il travaillait à un poste d’observation situé à vingt bonnes minutes de marche du réfectoire. Mais à dater de ce jour, il s’est arrangé pour arriver systématiquement cinq minutes avant l’heure des repas. Et il n’a jamais été en retard. J’ai pris cela comme un geste de bonne volonté de sa part. »
« Papy » est reparti pour le pôle Sud avec l’expédition suivante (JARE-58) et en janvier 2019, il a envoyé une carte de vœux de Nouvel An à Watanuki Junko … qui l’a reçue au mois d’avril. « Le courrier part de la base polaire de Shôwa une seule fois par an. »
Aujourd’hui, Watanuki Junko considère « Papy » et les autres membres de l’expédition comme une seconde famille. « Pour moi, cette année-là a été tellement intense et stimulante. Quand on arrive à la quarantaine, les occasions de développement personnel de ce genre sont si rares ! »
Une année au pôle Sud peut perturber le fonctionnement de l’organisme humain tout autant que les longs séjours dans l’espace des cosmonautes. Watanuki Junko a eu des difficultés à se réadapter à la vie au Japon. « Mon rythme circadien était complètement bouleversé. Et j’ai eu aussi beaucoup de mal à accepter la profusion de nourriture et les quantités énormes de déchets que l’on voit ici. » Elle avoue qu’elle n’a pas encore réussi à se réhabituer à cet aspect de la société japonaise. « Cela n’a aucun sens que je sois allée jusqu’au bout du monde si c’est pour oublier ce que j’y ai appris. »
Quoi qu’il en soit, Watanuki Junko nourrit le rêve de retourner au pôle Sud. « Peu avant mon départ de l’Antarctique, j’ai eu une dernière fois l’occasion de conduire l’autoneige sur la mer gelée. J’étais très triste à l’idée que c’était peut-être la dernière fois que je traversais cet univers immaculé », confie-t-elle. « Je suis résolue à retourner là-bas et à revoir une dernière fois ces paysages. » Les aventures de Watanuki Junko au bout du monde semblent loin d’être terminées…
(D’après une interview et un texte en japonais du 26 juin 2019 d’Itakura Kimie de Nippon.com. Photo de titre : Watanuki Junko à l’entrée de la base antarctique japonaise Shôwa, en juillet 2016. Photographies du pôle Sud avec l’aimable autorisation de Watanuki Junko)

