Des circuits touristiques exclusifs

— Parlez-nous du circuit de visites de musées que vous avez organisé, en servant de guide à un groupe de visiteurs occidentaux dans différents musées au Japon.

S.R  C’est un circuit qui a duré huit jours. L'Institut Courtauld à Londres m'a demandé, dans le cadre de l'ouverture de l’exposition de sa collection au musée métropolitain de Tokyo, d’organiser un circuit spécialement pour ses clients. J'en ai emmené 24 d'entre eux dans mes musées préférés à Tokyo, Kyoto, Naoshima, Teshima et Inujima. J'ai également organisé une rencontre avec des artistes, des artisans et des conservateurs locaux.

À Kyoto, par exemple, le quinzième chef de la ligne de potiers Raku, Raku Kichizaemon, nous a accueillis dans son musée et a répondu aux questions du groupe. Ce fut une occasion très spéciale et un moment passionnant.

Au musée d'art de Chichû de l’île de Naoshima, une participante m'a confié que le design de l’architecte Andô Tadao avait totalement changé sa perception des œuvres de la série Nymphéas de Claude Monet. Elle a été frappée par la beauté et le calme de la salle d'exposition, un vaste espace souterrain qui laisse pénétrer la lumière naturelle par le plafond.

Une « séance de manipulation » : l’occasion pour les visiteurs de toucher les œuvres d'art du musée Tezen lors du circuit Art et Tradition à Izumo en 2016. (© Sophie Richard)
Une « séance de manipulation » : l’occasion pour les visiteurs de toucher les œuvres d'art du musée Tezen lors du circuit Art et Tradition à Izumo en 2016. (© Sophie Richard)

— Il paraît que vous commencez toujours votre circuit à Tokyo par la galerie des trésors du temple Hôryû-ji, qui fait partie du musée national de Tokyo à Ueno. Y a-t-il une raison à cela ?

SOPHIE RICHARD : Le bâtiment est magnifique, conçu par Taniguchi Yoshio. L’endroit est également propice pour évoquer les premiers siècles de l’histoire de l’art japonais et de l’influence du bouddhisme en Chine et en Corée sur la culture japonaise. Je pense que c’est un bon moyen de donner le ton, avant de passer à d’autres endroits, dont les collections datent de périodes ultérieures.

À chaque visite, j'essaie de parler du contexte historique des objets que les visiteurs ont sous les yeux et d'expliquer des concepts essentiellement japonais, tels que le chanoyu, la cérémonie du thé. Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu la culture japonaise, le mot « cérémonie » en lui-même est problématique, évoquant une image de la religion ou quelque chose de similaire. Alors, pour ôter toute ambiguïté, j'emmène mon groupe dans une maison de thé, où nous buvons du thé vert épais préparé de façon traditionnelle. Je leur explique la philosophie de Sen no Rikyû (1522-1591), le grand maître du thé à l’origine du style du chanoyu et comment la cérémonie du thé est liée à toutes sortes de formes d'art telles que l'architecture, l'arrangement floral ikebana ou encore la céramique.

— Avez-vous organisé des événements exclusifs, en plus de rencontrer des artistes en compagnie de votre groupe ?

S.R.  À l'automne 2016, j'ai co-organisé une visite de deux jours dans la région d'Izumo, dans la préfecture de Shimane. J’ai emmené des visiteurs d'Europe et du Japon dans des sites culturels, dont le sanctuaire d'Izumo Taisha. L'un des moments forts de la visite a été la reconstitution unique d'un dîner à l’époque d’Edo (1603-1868), préparé selon d'anciens documents et menus conservés au musée Tezen. Après avoir admiré et tenu de nos propres mains des céramiques et des laques exposées au musée datant de la période d’Edo et originaires de la région de Shimane, un dîner spécial nous a été servi à la résidence historique de la famille Tezen dans une vaisselle d’époque. J'ai organisé la visite avec Tezen Wakako, une membre de la famille du fondateur du musée. Nous sommes aujourd’hui partenaires commerciaux.

Un rôle de médiatrice culturelle

— Vous travaillez actuellement avec Tezen Wakako sur un autre projet, n’est-ce pas ?

S.R.  En effet. Nous avons récemment mis en place un partenariat de consultants en arts, Richard et Tezen LLC. Notre projet est soutenu par l'Agence des affaires culturelles et son objectif est de faire connaître sept petits musées de la région d'Izumo. Nous avons contribué à la création du site internet des musées du patrimoine d'Izumo en anglais, présentant l'histoire de ces musées privés et leurs expositions actuelles. D’ici la fin de l’année, le site, qui propose également des exemples d’itinéraires, sera disponible en français, japonais, chinois et coréen.

Ayant moi-même visité de nombreux petits musées privés, loin des principales zones touristiques, je sais que ces institutions souhaitent souvent répondre aux attentes des touristes étrangers, mais elles ne savent tout simplement pas comment s’y prendre. Parfois, leur documentation en anglais n’est pas adéquate. Par exemple, des explications plus détaillées peuvent s’avérer nécessaires notamment pour les personnages historiques japonais peu connus voire totalement inconnus, et c’est souvent le cas, hors des frontières de l’Archipel.

Mon guide répond aux questions « Quoi » et « Où » ; il aide les visiteurs à partir à la découverte d’œuvres d’art et leur indique où les trouver. Mais maintenant, j’aimerais travailler plus étroitement avec les musées japonais afin de découvrir avec eux le meilleur moyen pour attirer un plus grand nombre de visiteurs occidentaux et leur fournir des informations d’une part plus précises et d’autre part à jour. Puisque je sais ce que les Occidentaux recherchent, je voudrais être un médiateur, à la manière d’un pont, faire le lien entre les musées japonais et les visiteurs étrangers.

(D’après une interview accordée depuis la Maison internationale du Japon le 19 septembre 2019. Entretien et texte : Kawakatsu Miki. Photos : Kodera Kei)