L’exploitation repart mais les difficultés continuent

Une exploitation laitière exige beaucoup de travail. Cela commence tôt le matin par la traite, le nettoyage de l’étable, et l’alimentation des bêtes – environ trois heures de labeur. À midi, il faut à nouveau nourrir les bêtes, et en fin de journée, les traire et nettoyer encore. Étant donné que les vaches tombent malades si elles ne sont pas traites ou que l’étable est sale, il faut le faire 365 jours par ans.

Immédiatement après leur nouveau départ, les Sampei ont été confrontés à un problème : les rumeurs sur la contamination par les radiations. À l’époque, il arrivait que du lait ou des épinards de Fukushima dépassent le seuil de radiation temporairement toléré par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, et cela suscitait une méfiance généralisée vis-à-vis des produits originaires de la préfecture de Fukushima. On a appelé ce phénomène « la discrimination anti-Fukushima ».

À l’époque où la vente de lait a pu enfin reprendre. (Photo : Kôriyama Sôichirô, 26 décembre 2011)

Mais les Sampei n’ont pas renoncé à vendre leur lait. Ils ont commencé à faire tester leur lait comme ils en avaient l’obligation, à raison d’une analyse par semaine. Le lait ne pouvait être commercialisé que s’il restait en-dessous du seuil trois semaines consécutives. Ils remplissaient de lait fraîchement trait une bouteille qu’ils remettaient à l’employé de l’association des producteurs laitiers venu la chercher. Leur lait a toujours été en-dessous des seuils, mais au début, ils furent néanmoins contraints de jeter leur production.

Une fois cette première difficulté surmontée, ils ont continué pendant plusieurs années à produire du lait à perte. Ils l’ont fait parce qu’ils voulaient retrouver leur vie d’avant, basée sur l’exploitation laitière.

Les époux continuent à travailler malgré leurs pertes. (Photo : Kôriyama Sôichirô, 20 juillet 2012)

Le revers des énormes indemnisations

C’est dans ce contexte que le gouvernement a renoncé en décembre 2013 à faire revenir tous les évacués, le but qui était alors le sien. Cela a conduit les Sampei à faire de l’étable qu’ils louaient leur base de production. C’est aussi à cette époque qu’une indemnité forfaitaire versée par Tepco et d’autres fut attribuée aux personnes qui comme les Sampei venaient de la « zone de retour difficile », la zone interdite où retour serait difficile à long terme. Cette compensation fit cependant naître des difficultés inattendues : son versement en une fois fit perdre l’envie de travailler. M. Sampei m’a expliqué cela : « Rien n’avait changé, mais j’avais sur mon compte en banque une somme comme je n’en avais jamais vue. À l’instant où j’en ai pris conscience, j’ai eu l’impression d’être aussi utile qu’une mue de serpent. » Il n’a pas été le seul évacué à avoir le sentiment d’avoir gagné à la loterie. L’expression peut paraître malheureuse, étant donné les conséquences de l’accident de la centrale, mais selon les chiffres du gouvernement, l’indemnité pour une famille de quatre personnes originaire de la zone interdite se montait à 167,5 millions de yens (environ 1,35 million d’euros). Les Sampei reçurent en outre des compensation pour la perte de leur exploitation (bâtiments, équipement, terrain).

La région sinistrée est aujourd’hui divisée en trois zones : la « zone de retour difficile » où il en principe interdit de pénétrer parce que c’est là que les radiations sont les plus fortes, la « zone d’habitat limité » où l’on peut pénétrer mais où il est interdit de dormir sur place, et la « zone de préparation au retour » où l’annulation de la directive d’évacuation est envisageable à moyen terme. Le montant de l’indemnité pour une famille de quatre personnes originaire de cette dernière est de 56,81 millions de yens (457 377 euros), tandis qu’elle est de 71,97 millions de yens (environ 579 430 euros) pour une famille de quatre personnes de la « zone d’habitat limité ». Des familles à l’origine voisines les unes des autres ont parfois reçu des montants différents, ce qui a causé des litiges qui ne sont pas encore résolus cinq ans après la catastrophe.

Les époux Sampei se sont entendu dire par des anciens voisins qu’ils avaient de la chance d’avoir reçu autant d’argent. Mme Sampei m’a confié avec tristesse son sentiment que « la solidarité entre évacués pèse peu face à ces énormes sommes ».

Ils n’en ont pas moins continué à tout faire pour relancer leur exploitation. Mais ils ont buté sur un nouvel obstacle, celui des Abenomics, la politique économique lancée par Abe Shinzô lorsqu’il est redevenu Premier ministre en décembre 2012. Les mesures de lutte contre la déflation ont fait baisser le yen et augmenter le prix de l’alimentation du bétail, qui est presque entièrement importée. Les pertes d’exploitation des Sampei sont alors devenues chroniques.

Ils n’en ont pas moins dépensé plusieurs millions de yens pour acheter de bonnes vaches, parce que c’était pour eux le seul investissement d’infrastructure qu’ils pouvaient faire dans leur étable louée. Grâce aux ventes de génisses nées de leurs vaches, ils réussissaient parfois à gagner de l’argent. Et ils ont poursuivi leurs effort pour conserver leur activité.