Culture étrangère et « politiquement correct »
Le film se déroule sur l’île Trash Island et la ville Megasaki (lieux imaginaires), qui sont un reflet du Japon d’aujourd’hui, même si l’histoire prend place dans un avenir proche. Des éléments emblématiques de la culture japonaise, comme le sumo et les tambours taiko apparaissent à l’écran, mais ce qui attire le plus l’attention est la représentation étonnamment réaliste des aspects quotidiens de la vie urbaine, comme les pensions de famille typiquement japonaises et les restaurants de râmen. Bien qu’il ait des exagérations liées à l’utilisation de marionnettes, on ne tombe jamais dans le faux ou l’à-peu-près. En revanche, l’île où les chiens sont exilés est entièrement fictive, sans la moindre impression d’être au Japon car les chiens – qui sont les personnages principaux de Trash Island – parlent en anglais et ont des noms anglais.
Certains ont estimé que le film était « politiquement incorrect ». Il est aujourd’hui nécessaire, lorsque l’on intègre des éléments de cultures étrangères dans tout processus créatif, d’éviter de commettre des erreurs ou de manquer de respect. Si ce n’est pas le cas, les auteurs de telles œuvres peuvent s’attendre à voir les défauts signalés sur les réseaux sociaux.
Il est probablement impossible de satisfaire à 100 % la totalité du public sur le « politiquement correct » lorsqu’on tourne un film dans un pays étranger. Que faire dans ce cas-là ? Je pense qu’il est important d’étudier minutieusement la culture de ce pays et de prendre une position respectueuse et prudente, tout en ayant le courage de travailler librement et d’être imaginatif.
Un bon exemple est Black Panther, le blockbuster planétaire de cette année. Ce film hollywoodien, qui se déroule principalement dans un pays africain fictif, a été très largement salué pour avoir réussi à fusionner diverses cultures et particularités locales africaines avec la culture américaine contemporaine. Mais même Black Panther a été critiqué pour avoir représenté certaines coutumes qui sont aujourd’hui obsolètes. Pour ou contre, les deux opinions se valent : on ne peut éviter de susciter des avis divergents.
Une approche prudente
Personnellement, je ne pense pas que L’Île aux chiens contrevienne au « politiquement correct ». Mais j’ai ressenti que certains problèmes apparaissaient au sujet de l’utilisation des langues. Les chiens s’expriment en anglais et perçoivent le japonais que parlent les humains – qui n’est pas sous-titré – comme une langue étrangère. Certains ont critiqué cet aspect du film car les chiens ont des conversations complexes en anglais alors que les personnages japonais s’expriment en des termes très simples, reflétant pour eux un sentiment de supériorité de la part des créateurs du film sur les Asiatiques. Mais compte tenu du rythme soutenu du film et de la densité des dialogues, il y a une limite à la quantité de sous-titres ou de doublage utilisables quand deux langues aussi différentes sont parlées. Sur ce point, je pense qu’Anderson aurait pu considérer plus en profondeur la difficulté de travailler en dehors de sa langue maternelle.
Par ailleurs, il y a peut-être des Japonais qui ont trouvé gênant le fait qu’un réalisateur américain utilise le Japon comme cadre pour une histoire où des chiens malades sont isolés sur une île. Cependant, en observant la représentation soignée de la culture japonaise à travers tout le film, on comprend que le Japon n’est en aucun cas méprisé. L’Archipel sert de lieu pour raconter l’histoire d’un chien errant endurci qui apprend à aimer à nouveau en rencontrant un garçon qui adore les chiens. Et soulignons avant tout que le monde de marionnettes d’Anderson est très enchantant.
Aussi bien cinéastes que spectateurs doivent être sensibles au « politiquement correct ». Si les spectateurs ne se rendent pas compte qu’un film comporte des préjugés ou de la discrimination, il y a beaucoup de chance que le réalisateur et son équipe n’en sauront rien. C’est pourquoi il est nécessaire que quelqu’un les signale. En même temps, si un cinéaste fait preuve d’une grande créativité en s’inspirant de sa fascination profonde pour un pays autre que le sien, je pense qu’il est de mauvais goût de ne pas se montrer compréhensif et tolérant.
L’Île aux chiens
Écrit, produit et réalisé par Wes Anderson, qui a remporté l’Ours d’argent du meilleur réalisateur au festival international du film de Berlin de 2018. Distribution des voix (version originale) : Bryan Cranston, Bill Murray, Edward Norton, Scarlett Johansson, Greta Gerwig, Frances McDormand et Yoko Ono. Nomura Kun’ichi, qui prête sa voix au maire Kobayashi, a également coécrit le film et travaillé en tant que consultant pour la langue japonaise.
(Photo de titre: une scène de L’Île aux chiens © 2018 Twentieth Century Fox Film Corporation)