Si le réalisateur d’animation Kon Satoshi est décédé en 2010, à l’âge de 46 ans, son œuvre singulière continue d’exercer une influence considérable. Son dernier long métrage, Paprika, sorti il y a 20 ans, met notamment en lumière certaines de ses préoccupations récurrentes : la dualité de l’être et l’effacement des frontières entre rêve et réalité.

Analyse des rêves

Après avoir débuté comme mangaka en 1985, Kon Satoshi a perfectionné son savoir-faire au sein des studios d’animation d’Oshii Mamoru et d’Otômo Katsuhiro, avant de réaliser son premier long métrage, Perfect Blue, sorti au Japon en 1998. Son quatrième et ultime film, Paprika, sorti en 2006, est adapté du roman éponyme de Tsutsui Yasutaka. Kon ne cachait pas son admiration pour le livre et aurait cherché à réaliser, dans ses précédents travaux, « quelque chose de similaire au roman Paprika ». De fait, son adaptation du livre partage de nombreux éléments avec ses œuvres antérieures.

Kon Satoshi à Venise en septembre 2006, lors de la présentation de Paprika alors en compétition à la Mostra de Venise. (Reuters)
Kon Satoshi à Venise en septembre 2006, lors de la présentation de Paprika alors en compétition à la Mostra de Venise. (Reuters)

Tsutsui a étudié la psychologie à l’université, et les motifs et concepts issus de la psychanalyse freudienne et jungienne apparaissent régulièrement dans ses romans. L’analyse des rêves occupe une place centrale dans Paprika. Selon la psychanalyse, les éléments psychiques refoulés sont relégués dans l’inconscient avant de resurgir en rêves. L’analyse onirique est ainsi considérée comme un moyen de résoudre certains problèmes psychologiques en faisant émerger à la conscience ce qui avait été refoulé.

Paprika se déroule au Japon dans un futur proche disposant d’une technologie permettant de visualiser les rêves d’autrui sur un écran. Le personnage principal, Chiba Atsuko, est une thérapeute qui dispense ses traitements sous les traits de son alter ego Paprika, une détective des rêves. La technologie est cependant détournée de son usage initial, contraignant les individus à faire des cauchemars, jusqu’à ce que ceux-ci finissent par déborder dans le monde réel.

Kon conserve les grandes lignes de l’œuvre originale, mais son adaptation comporte de nombreuses modifications. La plus spectaculaire est sans doute cette parade chaotique composée d’appareils électroniques, de maneki-neko, de statues bouddhiques, de portails torii et d’une multitude d’autres objets qui avancent en procession. Elle symbolise les cauchemars échappant à tout contrôle, mais elle n’a aucun équivalent dans le roman de Tsutsui. Kon expliquait avoir composé cette parade d’appareils désuets ainsi que d’éléments religieux et traditionnels tombés dans l’oubli.

Dans L’Inquiétante étrangeté, Freud décrit le phénomène éponyme comme quelque chose de familier devenu étranger sous l’effet du refoulement. Dans le film, les éléments qui composent la parade sont devenus étrangers à la conscience des individus contemporains, avant de resurgir soudainement, incarnant ainsi l’étrangeté inquiétante propre aux cauchemars.

(© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)
La parade qui envahit les rêves des patients. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)
La parade qui envahit les rêves des patients. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)

Réunifier le moi

Outre ses références à Freud, Paprika de Kon témoigne également d’une influence jungienne. Carl Jung ne considérait pas qu’il fallait chercher à maîtriser les aspects refoulés de la psyché. Il insistait plutôt sur l’importance de les intégrer au soi. Ce processus d’intégration apparaît chez plusieurs personnages.

Alors que Konakawa, un homme souffrant de problèmes d’anxiété, explore ses rêves avec Paprika, il comprend que le mystérieux individu qu’il rencontre régulièrement n’est autre qu’un ancien ami avec lequel il partageait autrefois le rêve de devenir réalisateur. Cet ami, mort des suites d’une maladie, apparaît dans les rêves de Konakawa comme une autre version de lui-même : celle qui aspirait à devenir cinéaste. Konakawa surmonte son anxiété en reconnaissant cette part de lui-même qu’il avait refoulée et oubliée, et en se réconciliant avec elle à travers son ancien ami.

La division et l’opposition entre Chiba Atsuko et son alter ego Paprika rappellent celles qui existent entre Konakawa et son ancien ami. Dans le roman original, Paprika est simplement Chiba déguisée en détective des rêves. Dans l’anime de Kon, en revanche, les deux semblent être des personnages totalement distincts. Dans le dénouement, alors que les rêves envahissent le monde réel, elles se séparent complètement tout en existant simultanément dans le même espace. Après cette séparation, Chiba se réunit temporairement avec Paprika, cette version d’elle-même sans inhibitions, lorsqu’elle cesse enfin de réprimer l’amour qu’elle éprouve pour son collègue Tokita Kôsaku.

Chiba Atsuko et son double Paprika, reflétés dans une vitre. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)
Chiba Atsuko et son double Paprika, reflétés dans une vitre. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)

Chiba et Paprika ne se séparent pas dans le roman de Tsutsui, et l’ancien ami de Konakawa n’est pas une autre version de lui-même. Cette dimension du double et du moi divisé, ajoutée par Kon au cours de l’adaptation, peut être interprétée comme un motif d’inspiration jungienne.

Les ouvrages de Kawai Hayao, célèbre psychologue spécialiste de la pensée jungienne, ont été largement lus au Japon des années 1980 aux années 1990, et Kon comptait parmi ses lecteurs. Il souhaitait ainsi comprendre la musique et les paroles de Hirasawa Susumu, ancien chanteur du groupe de techno-pop P-Model, lui-même influencé par Kawai. Hirasawa composera par la suite les musiques de plusieurs films de Kon, dont Paprika.

Kon déclarait également avoir été influencé par les romans de Murakami Haruki, qui avait lui-même noué une relation amicale avec Kawai à travers des interviews et diverses rencontres. Kon aurait affirmé être le seul réalisateur capable d’adapter en anime La Course au mouton sauvage et Chronique de l’oiseau à ressort.

Les thèmes de Kon

L’anime Paprika peut être considéré comme l’un des aboutissements du courant d’intérêt pour la psychologie jungienne porté par Kawai au Japon, mais aussi comme la synthèse des thèmes caractéristiques de Kon. Plusieurs éléments reviennent en effet régulièrement dans son œuvre.

Le premier est la représentation d’un autre soi. On retrouve ainsi Chiba et Paprika dans Paprika, Chiyoko et la vieille femme qui apparaît à des moments clés et symbolise la future version de Chiyoko dans Millennium Actress (2002), ou encore Mima, l’idole devenue actrice, et l’apparition de son ancienne identité de chanteuse pop dans Perfect Blue.

Le deuxième concerne les écarts par rapport aux normes hétérosexuelles. Dans Paprika, le personnage-titre annonce le mariage de Tokita et Chiba, ce qui permet à cette détective des rêves, libre et insaisissable, de continuer à exister et détourne subtilement le film du dénouement traditionnel fondé sur le mariage hétérosexuel. La fin de Millennium Actress suggère que la longue quête menée par Chiyoko pour retrouver l’artiste qu’elle avait rencontré dans sa jeunesse constitue une fin en soi, plutôt que la recherche d’une relation amoureuse avec lui. Dans Tokyo Godfathers (2003), parallèlement à la représentation caricaturale d’un personnage transgenre, Kon montre les difficultés auxquelles sont confrontés les couples hétérosexuels et leurs familles.

Le troisième aspect est la manière dont les médias et la technologie brouillent la frontière entre la réalité et l’irréel. Dans Paprika, le dispositif DC Mini efface progressivement la limite entre la réalité et les rêves qu’il permet d’observer. Dans Perfect Blue, le double de Mima apparaît dans des miroirs, sur des écrans d’ordinateur et dans des navigateurs Internet. Dans Millennium Actress, les rôles interprétés par Chiyoko se mêlent à sa propre existence. Dans la série Paranoia Agent (2004), les rumeurs se transforment en réalité sous l’effet des médias de masse et des personnages eux-mêmes, qui constituent en quelque sorte des produits médiatiques.

Dans une scène de Paprika où Konakawa se rend au cinéma, les affiches des autres films de Kon sont visibles. On distingue ici Millennium Actress et Perfect Blue. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)
Dans une scène de Paprika où Konakawa se rend au cinéma, les affiches des autres films de Kon sont visibles. On distingue ici Millennium Actress et Perfect Blue. (© 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)

Une aventure de robots ?

Si les œuvres de Kon présentent clairement des thèmes récurrents, Dreaming Machine, resté inachevé après sa mort brutale d’un cancer, semble témoigner d’un changement de direction majeur. Il avait un temps été annoncé qu’un autre réalisateur achèverait le film, avant que le producteur ne revienne sur cette décision, estimant qu’aucun réalisateur n’était capable de donner vie à la vision de Kon.

D’après les éléments qui subsistent, le film devait prendre la forme d’un récit d’action et d’aventure dans lequel des robots partaient à la recherche de précieuses sources d’électricité dans un monde futuriste où l’humanité avait disparu. Paprika se déroulait lui aussi dans un futur proche, mais Dreaming Machine semblait proposer des paysages urbains beaucoup plus ouvertement futuristes. Ses principaux personnages étaient de petits robots aux formes caricaturales, à l’opposé des silhouettes humaines relativement grandes qui peuplent les autres films de Kon. Tout semblait donc indiquer un film différent, tant par son contenu que par son esthétique. Mais allait-il réellement s’agir d’un simple récit d’aventure, sans aucun retournement ?

Kon citait parmi ses influences le mangaka Morohoshi Daijirô. Dans une courte œuvre de Morohoshi publiée en 1974 et également intitulée « Dreaming Machine » (Yume miru kikai), des robots vivent au quotidien à la place des humains, plongés dans une forme d’animation suspendue et livrés au monde des rêves. Un manga méconnu de Kon publié en 1984, Toriko, explorait lui aussi des thèmes similaires. Peut-on vraiment considérer comme une simple coïncidence que son œuvre inachevée porte le même titre que celle de Morohoshi ?

Derrière ce qui ressemble en surface à une aventure de robots, Kon envisageait peut-être, dans Dreaming Machine, de représenter un monde peuplé d’êtres humains cryogénisés et plongés dans le rêve qui auraient pu les contrôler consciemment ou inconsciemment. Ce ne sont là que des spéculations, mais je ne peux m’empêcher de penser que Kon avait peut-être l’intention de poursuivre son exploration de la manière dont la technologie brouille les frontières entre le rêve, ou la fiction, et la réalité.

Certains pourront juger inutile de s’interroger sur ce qu’auraient pu devenir les futures œuvres de Kon, mais cet exercice d’imagination permet aussi de faire vivre sa vision et de la prolonger. Son influence, directe ou indirecte, se retrouve dans des films tels que Requiem for a Dream (2000) de Darren Aronofsky, Black Swan (2010), Inception (2010) de Christopher Nolan ou encore Last Night in Soho (2021) d’Edgar Wright. Nous ne verrons jamais un nouveau film de Kon Satoshi, mais sa vision, elle, continuera à se transmettre.

(Photo de titre : Paprika © 2006 Madhouse/Sony Pictures Entertainment Japan, Inc.)