La solitude des grandes villes
Dans la capitale, les maisons et appartements-poubelle ne sont pas rares. Alors qu’il y a des voisins de l’autre côté du mur ou du plafond, personne ne remarque rien. Bien souvent, les gens ne connaissent même pas le nom de leurs voisins et ne remarquent pas les allées et venues – ou plutôt leur absence.
Même quand la puanteur est insupportable et que quelqu’un s’adresse au syndic, la loi ne permet pas à autrui de pénétrer facilement chez quelqu’un. Pendant qu’une solution est étudiée, le temps passe et la situation empire. Quand nous sommes sollicités, les résidents de l’immeuble nous voient bien transporter de grandes quantités d’objets et de détritus, mais cela ne les intéresse pas. Il y a beau y avoir du monde, on se croirait sur une île déserte.
Autrefois, il y avait toujours une voisine pour intervenir et engager la personne à sortir ses poubelles, ou ouvrir la porte en disant que ça sentait bizarre ici. Mais aujourd’hui, on considère que pour éviter les problèmes, le mieux est de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ce manque de communication, de liens entre les gens, est peut-être l’un des facteurs à l’origine des appartements-poubelle.
De l’importance des parapluies chers
Une autre cause est la longue période de déflation de l’ère Heisei (1989-2019), pendant laquelle les objets bon marché sont devenus la norme. Boutiques à 100 yens, fast fashion, e-commerce… la course aux prix bas nous a habitués à acheter et à jeter sans réfléchir. Les gens qui, bien qu’ils gagnent correctement leur vie, ne possèdent que des objets bon marché sont nombreux.
Il y a quelques années, chez un client, j’ai trouvé une montagne de parapluies en plastique à 300 yens. Il y avait aussi des centaines de cravates bon marché, et plein de montres de contrefaçon. Voici ce que je lui ai conseillé : « Mettez au moins 15 000 yens dans un parapluie, 50 000 yens dans un costume et achetez-vous une vraie montre de marque. »
Un parapluie qui ne vaut que 300 yens, on l’oublie dans le porte-parapluies du bistro, parce qu’on sait qu’on pourra en racheter un à tout moment à la supérette du coin. Mais quand on possède un parapluie à 15 000 yens, on n’a plus envie de se servir de parapluies en plastique, et on ne l’oublie pas derrière soi. Une montre à un million de yens, vous ne la posez pas n’importe où ; vous en prenez grand soin et elle vous dure toute une vie.
Le client en question, au fil d’une année, a racheté des objets en suivant mes conseils ; il a changé de vie et de façon de penser. Il a ensuite trouvé un meilleur travail, mieux payé.
Si les supérettes, les boutiques à 100 yens et le commerce électronique n’existaient pas, mon travail non plus n’existerait sans doute pas. Acheter des produits bon marché et jetables, c’est accorder peu de prix à sa propre existence.
Remettre sa vie en ordre
Parmi mes clients, certains me sollicitent en évoquant une raison ou une autre – ils sont mutés, un employé du gaz doit venir vérifier les installations… Mais pour rompre avec une maison ou un appartement-poubelle, la personne concernée doit avoir un déclic ; une raison extérieure n’est pas suffisante.
Et il ne faut surtout pas proposer de tout ranger en l’absence de la personne, en une demi-journée. J’ai pour principe de faire participer le client au rangement. Voir les pièces envahies de détritus retrouver peu à peu un aspect normal fait remonter le temps, en quelque sorte. J’espère ainsi leur éviter de retomber dans le même travers quelques mois plus tard.
Travailler au milieu des vers, de la puanteur et parfois des déjections n’a rien d’agréable. Quand j’embauche un nouvel employé, il n’est pas rare qu’il abandonne au bout de deux ou trois jours. Mais parfois, on sauve une jeune étudiante du suicide, ou on permet à quelqu’un de changer d’existence. Toucher du doigt la vie d’autrui, voilà ce qui fait tout l’intérêt de ce travail.
(Photo de titre avec l'aimable autorisation de Magonote, la société gérée par l'auteur)