Du tourisme fluvial à Kyoto
Toyota raconte en riant que vu l’historique de l’industrie, il n’avait pas été reçu à bras ouverts par les familles locales quand il était venu, encore jeune, s’installer dans la région. « J’ai longtemps été considéré comme un étranger. » Mais ayant persévéré en tant que flotteur et épousé une fille du pays, il fait maintenant partie intégrante de l’industrie fluviale de Kameoka.
C’est peut être le fait de venir d’ailleurs qui lui a permis d’apporter des idées nouvelles à l’industrie. Il explique que celle-ci a évolué au fil des siècles, s’adaptant aux besoins, comme par exemple le passage des radeaux de bois, utilisés à partir de l’époque Heian (794-1185), à des bateaux en bois qui pouvaient transporter du riz et d’autres produits venant des riches terres agricoles de Tanba, au nord de Kyoto, pour nourrir la capitale. L’utilisation de bateaux en bois, et la mise en place de voies navigables par Suminokura Ryôi, dont la famille avait fait fortune dans le commerce entre Nagasaki et la Chine des Ming, a permis le transport de denrées plus variées. Toutefois, les bateliers devaient ensuite remonter la rivière à pieds, en tirant leurs bateaux avec des cordes. Par endroits, les berges de la rivière sont en pierre ou bêton, lui donnant plus l’aspect d’un parc d’attraction que d’une rivière sauvage de rafting. Cependant, le contexte historique démontre que c’est bel et bien une voie navigable de travail.
La rivière a été la voie principale reliant Tanba à Kyoto jusqu’à l’ouverture de la ligne de chemins de fer San’in en 1899, ce qui a porté un coup dur aux bateliers. Après la Seconde Guerre mondiale, la construction de routes à travers les montagnes a permis l’utilisation de camions pour le transport et mis fin une fois pour toute au commerce fluvial.
Le tourisme fluvial, par contre, a une plus longue histoire dans la région. Toyota explique : « La vallée de Hozu, où coule la rivière Hozu, a toujours été à la pointe des transports, depuis la création de voies navigables il y a 400 ans et jusqu’à nos jours. Déjà, vers la fin des années 1800, le diplomate britannique, Ernest Satow, parlait des sensations fortes du voyage le long de la rivière, bien avant que le rafting en eau vive devienne un loisir en occident. Ses écrits ont fait que des étrangers connus, tels que Franz Ferdinand, héritier du trône autrichien s’y est essayé en 1893, suivi du prince héritier britannique, Edward, en 1922. » Leurs récits ont fait que d’autres étrangers sont venus goûter à la rivière Hozu, ce qui a contribué à en faire un site touristique pour les japonais aussi.
Le défi d’une nouvelle expérience pour les visiteurs à Kyoto
Vers la fin des années 1980, la ligne San’in est devenue plus directe, avec la construction de plusieurs nouveaux tunnels, et la ligne de Sagano a été mise hors service. À la place, le train torokko, à locomotive diesel, a repris le service en 1991 pour emmener les voyageurs de Kyoto à Kameoka, d’où ils pourraient embarquer sur les bateaux de plaisance qui les ramèneraient à Arashiyama. Ceci marque le début de l’ère moderne du tourisme fluvial de plaisance.
Pour l’instant, ce succès reste en veille. Notre bateau solitaire ne transporte que quelques passagers, rien à voir avec la flotte de bateaux qui transportaient de nombreux visiteurs il y a quelques années. Toyota et ses congénères sont à la recherche d’approches différents qui leur permettraient de rester actifs et pertinents.
« Nous voudrions proposer aux touristes une expérience qui leur ferait comprendre l’importance des rivières au Japon. Quand les trains ont remplacé les rivières pour assurer les transports, c’est tout un mode de vie qui a disparu. Ces gens n’avaient aucun filet de sécurité, et leur gagne-pain a disparu d’un jour à l’autre. Il faut que nous fassions un effort. Kyoto reste en tête de liste des endroits que les gens veulent visiter après la pandémie. Il faut que nous comprenions comment ils voudraient passer leur séjour et le rendre encore plus agréable. »
Toyota prend de plus en plus compte de l’écotourisme dans son approche. Les membres de son association connaissent la rivière Hozu mieux que quiconque, et sont témoins de l’effet de la pollution sur la rivière. Il explique : « Depuis toujours, nous collectons les déchets jetés dans la rivière, mais là, nous essayons aussi de comprendre d’où ils viennent. »
Depuis 2012, il a effectué des tests qui utilisent des bouées avec des balises GPS pour démontrer que les déchets jetés dans la rivière à Kameoka peuvent arriver jusqu’à la baie d’Osaka en quelques jours. Il a aussi créé une « carte de déchets de la rivière » en forme de base de données de photos fournies par les résidents à travers le bassin fluvial, pour essayer d’identifier les sources de pollution. En 2012, Kameoka est devenu la première communauté non-maritime à organiser le sommet sur les déchets marins grâce au travail de Toyota et la prise de conscience que les déchets marins qui pullulent dans les océans viennent de l’intérieur des terres. En 2018, Kameoka a été parmi les premières villes du Japon à interdire l’utilisation des sacs en plastique.
Funada Yukio est aussi impliqué dans les efforts relatifs à la rivière Hozu. Son organisation, Nippon Junrei, invite des étudiants universitaires à faire des ballades en rivière tout en ramassant les déchets le long du trajet. Depuis mai 2021, l’éco-tourisme avec des étudiants ou autres est en plein essor, ce qui permet de développer une toute autre perspective sur comment vivre une expérience fluviale en période de crise environnementale.
Notre descente de la rivière a pris environ deux heures. Nous avons flotté en aval sur environ 16 kilomètres, un trajectoire deux fois plus long qu’à vol d’oiseau, jusqu’à l’embarcadère connu du pont Togetsukyô d’Arashiyama. Sur une partie calme de la rivière, après les derniers rapides, d’autres bateaux se sont approché du nôtre, et on nous a proposé du oden (ragoût à la sauce de soja), des calmars frits et des boissons. L’équipage a profité des boissons rafraichissantes après l’effort fourni qui comprenait un commentaire détaillé des sites traversés, ainsi que des récits d’inondations et autres évènements liés à la rivière.

