Le temple emblématique de Kyoto comme on ne l’a jamais vu

Une fois rentrés à Kyoto, nous prenons le chemin de notre hôtel, Terrace Kiyomizu, qui se trouve en bas du temple de Kiyomizu-dera. Le quartier est tranquille, la plupart des boutiques de souvenirs et magasins de location de kimonos ayant fermé pour la journée, ou restant fermés depuis des mois suite au manque de touristes. La ruelle Gojô-zaka et la montée de Sannen-zaka, normalement noires de monde, sont désertes.

La celèbre montée Gojôzaka, déserte, mène vers le temple.
La celèbre montée Gojôzaka, déserte, mène vers le temple.

Le temple est ouvert aux visiteurs de 6 h à 18 h, mais nous avons réservé la visite guidée de nuit, Kurayami no Kiyomizudera. Nous montons les marches au coucher du soleil et nous nous trouvons sur un lieu qui grouille normalement de monde.

Le soleil se couche sur le portail Niômon et sa splendide vue sur Kyoto.
Le soleil se couche sur le portail Niômon et sa splendide vue sur Kyoto.

Nous profitons de cette vue exceptionnelle jusqu’à ce que le soleil sombre derrière les montagnes où nous avions navigué en bateau le matin même. Nous nous dirigeons ensuite vers le Kyôdô (pavillon de prière) où nous nous asseyons sous le célèbre dragon peint au plafond, et inscrivons nos prières de la soirée sur papier avec les plumes calligraphiques fournies. Nous les ramenons au cœur du temple, à travers le gejin et nejin (sanctuaires extérieur et intérieur), et accédons au nainaijin (le saint des saints du temple).

Nous sommes dans le Hondô, le pavillon principal, qui a été reconstruit au XVIIe siècle. Notre guide, Mori Seigen, l’un des prêtres principaux du Kiyomizu-dera, nous raconte que la construction, par dessus un sol abaissé en pierre, est typique d’un style d’architecture bien plus ancien, remontant à l’époque de Nara (710-794). Il nous explique que la statue à l’image du bodhisattva Kannon, entourée de statues nombreuses de divinités protectrices, n’est pas normalement accessible au public. Depuis peu, le temple propose des visites spéciales aux fidèles, leur donnant accès à des endroits qu’on ne peut pas visiter normalement. Il nous emmène aussi le long d’un couloir étroit en bois, derrière le hall du Kannon, aussi près que possible des Hibutsu, les bouddhas cachés, les principaux objets de vénération du temple, auxquels les visiteurs n’ont jamais accès.

La pièce est éclairée avec des warôsoku, bougies traditionnelles japonaises. Leurs flammes illuminent les visages des statues protectrices qui semblent nous darder de leurs regards pendant que Mori nous parle du temple et de son histoire, ainsi que du rôle de Kannon, déesse de la miséricorde, dans le quotidien du peuple. À tour de rôle, nous déposons nos feuilles de prière au pied de la statue de Kannon, et offrons une prière en ajoutant une pincée d’encens au brasier.

Le nainaijin, dans le hall central, abrite de nombreuses statues de divinités bouddhiques, et est éclairé seulement à la lueur de bougies. (Avec l’aimable autorisation du Kiyomizu-dera)
Le nainaijin, dans le hall central, abrite de nombreuses statues de divinités bouddhiques, et est éclairé seulement à la lueur de bougies. (Avec l’aimable autorisation du Kiyomizu-dera)

Il est strictement interdit de prendre des photos à l’intérieur du nainaijin, mais une fois dehors, nous sortons nos appareils pour prendre des photos de nuit du célèbre pilotis du temple, surplombant les jardins et la cascade à l’ouest. Mori nous dit que la cascade est particulièrement symbolique des changements apportés au temple par la pandémie.

« Au départ, c’était un temple de quartier, un endroit où les gens du coin pouvaient venir se recueillir et profiter des cerisiers en fleur au printemps. L’afflux de touristes depuis quelques années a fait qu’il n’est plus possible d’en profiter de cette façon. Un homme est venu me voir en larmes récemment pour me dire son bonheur à pouvoir une nouvelle fois entendre le son de la cascade de chez lui. Cela faisait longtemps qu’il ne pouvait plus rien entendre dans la journée à cause du bruit des bus dans le parking. » Le silence permet aussi aux gens d’entendre les cris des musasabi, des écureuils volants géants qui nichent dans les forêts avoisinantes du temples.

Kiyomizu-dera est un temple qui a toujours été proche des gens du quartier et des touristes. Selon Mori, jusqu’au début des années 70, le portail était ouvert 24 heures sur 24. Une tentative d’incendie criminel a fait que, depuis 1975, le portail est fermé à 18 h tous les soirs. Les visites nocturnes donnent à nouveau aux gens la possibilité de connaître le temple en dehors des heures d’ouverture, pour la première fois depuis près d’un demi-siècle.

Mori nous dit qu’en effet, la pandémie a été pour nous tous l’occasion de réfléchir à nos relations avec les autres et avec le monde en général. Le temple se penche sur des moyens de communiquer avec les fidèles en ligne, pour pouvoir rester connecté avec un lieu que beaucoup ne peuvent plus visiter facilement. « À Kiyomizudera, ça va encore. Ici, c’est un lieu de culte et pas simplement une destination touristique, et les gens chercheront toujours des moyens pour rester connectés avec nous. C’est beaucoup plus dur pour les boutiques et autres établissements de Kyoto, et il nous faut aussi réfléchir à comment leur apporter de l’aide » dit Mori.

Réinventer un haut-lieu touristique

Les paroles de Mori sont en phase avec ce que j’ai ressenti à Kyoto. Pour les résidents, la vie est plus simple sans des millions de touristes affluant dans les rues, les boutiques et les temples. La circulation est plus fluide, ce qui permet d’accéder plus facilement aux sites et de mieux en profiter. Ceci étant, l’impact économique est terrible. Les revenus fiscaux de Kyoto n’ont jamais été considérables, avec peu de sièges d’entreprises, et un nombre très important de temples et d’organisations religieuses qui attirent les foules mais ne paient pas d’impôts

La ville a toujours trouvé le moyen de renaître de ses cendres après les grands incendies du passé. Aujourd’hui, il lui faut trouver le moyen de faire venir des visiteurs plus passionnés, en plus petit nombre. L’écotourisme et des visites spéciales de nuit font partie de ces approches innovantes qui pourraient garder Kyoto en tête des destinations incontournables.

(Photo de titre : une vue de nuit du temple Kiyomizu-dera. Toutes les photos sont de Nippon.com, sauf mentions contraires. Merci à l’Association Nippon Junrei et Funada Yukio pour leur aide pendant le circuit.)