Une image belliqueuse
Dans l’Antiquité et au début du Moyen Âge, les oni véhiculaient une image véritablement effrayante, mais à l’époque Muromachi, leur existence fut de plus en plus remise en question. Les habitants finirent par en parler comme d’autres êtres surnaturels tels que les yûrei et les yôkai. De nombreux rouleaux illustrés représentaient les oni, sous les traits joyeux de personnages du hyakki yagyô, une procession nocturne de « cent » oni ou yôkai. L’histoire la plus connue de batailles d’un oni à cette époque était centrée sur Shuten Dôji, sur la montagne dans la préfecture actuelle de Kyoto. Dans une autre version, la montagne est remplacée par le mont Ibuki et la préfecture de Kyoto par celle de Shiga. Connu pour sa consommation d’alcool hors du commun, dôji le jour, il se transformait en un redoutable oni cornu la nuit. L’histoire comporte des images de rouleaux illustrés, l’apparence plutôt hétérogène des oni qui figuraient dans ces rouleaux illustrés nourrissant l’impression d’une tendance à l’absurde.
L’époque d’Edo est également celle les « spectacles de monstres ». Une femme est par exemple décrite comme oni musume, avec une bosse en forme de corne sur la tête, particulièrement appréciée des spectateurs à l’époque.

À partir de l’ère Meiji (1868-1912), les oni sont associés à la guerre. Pendant la guerre russo-japonaise, des livres illustrés montraient Momotarô asservissant les oni russes, tandis que pendant la Seconde Guerre mondiale, les soldats américains et britanniques étaient eux-mêmes représentés sous la forme d’oni. Dans le premier long métrage d’animation japonais, Momotarô : Umi no shinpei (« Momotarô, le divin soldat de la mer »), sorti en avril 1945, les oni d’Onigashima sont simplement représentés comme des Occidentaux avec une corne.
Autre exemple ; Fuku-chan est un personnage d’une série de mangas publiée dans un journal, lui aussi engagé envers et contre tout dans la lutte contre les oni. Comme le souligne Koyama Satoko, « si les jeunes lecteurs voyaient le garçon espiègle Fuku-chan donner des coups de pied aux oni et que personne n’opposait la moindre résistance, les créatures (qui représentaient les ennemis occidentaux) devaient être vraiment redoutables », un moyen de fédérer la population autour d’une seule idée : « Unissons nos forces et battons-nous contre eux tous ensemble ».

Mémoire de l’histoire du Japon
Aujourd’hui, les oni sont considérés comme une sorte de yôkai, apparaissant dans les jeux et les histoires. On trouve des oni rouges et bleus, représentés sous des traits humoristiques dans la série Yo-kai Watch, tandis que les oni (démons) du manga / anime à succès Demon Slayer ont des apparences et des personnalités variées, et sont très différents de leurs homologues des contes populaires.
Apprécier les oni pour leurs caractéristiques intéressantes est une bonne chose, mais pour Koyama Satoko, il ne faut pas oublier la façon négative dont ils sont perçus. « Depuis des temps immémoriaux, les Japonais décrivent leurs cibles de préjugés et d’exclusion comme des oni, qui pour eux sont à l’origine de toutes les crises que le pays peut traverser. Appeler telle ou telle créature « oni » véhiculait une image fixe, équivalait à mettre des mots sur un état de fait, empêchant de penser que d’autres personnes ou d’autres situations pouvaient être plus complexes et avoir de multiples facettes. Dans le contexte actuel d’incertitude quant à la direction que prend le monde, je pense que nous devrions nous intéresser davantage aux oni et étudier leur histoire, et toujours nous demander si nos points de vue ne sont pas basés sur des préjugés.
(Reportage et texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo titre : illustration de l’asservissement d’un oni dans le livre Ôeyama ekotoba, « Histoire illustrée de Ôeyama ». Avec l’aimable autorisation du Musée des Beaux-Arts Itsuô.)
