L’occasion de se tourner vers le passé
L’appartement 306 est un petit studio d’environ 13 mètres carrés, mais la décoration intérieure est remarquablement soignée : le plafond est légèrement voûté et une attention particulière a été portée à la conception des murs et du sol. Sur le rebord de la fenêtre donnant sur la rue, une jardinière permet de planter des fleurs. Autrefois même, la baie de Tokyo était visible depuis cette fenêtre. L’authenticité de l’ancien salon de beauté est conservée grâce aux miroirs accrochés à un des murs, la petite plaque de verre du support de téléphone, les affiches ou encore l’enseigne.
L’espace commun du bâtiment était également innovateur : il était équipé d’un système de chauffage dernier cri pour l’époque, d’une salle de bain commune au sous-sol dédiée aux résidents ainsi que d’une buanderie et d’un coin salon au dernier étage. C’était un symbole du style de vie urbain du début de l’ère Shôwa.
« L’immeuble Okuno était occupé par des personnes travaillant dans le monde du cinéma, comme le directeur artistique Yoshida Kenkichi, explique Nishimatsu Norihiro, un des membres du projet. Comme c’était l’un des meilleurs appartements de luxe, il a attiré de nombreux artistes et intellectuels. » Producteur d’émissions culturelles pour une chaîne de télévision, il a été attiré par le charme de l’immeuble lorsqu’il visitait une des galeries d’art.
« Le Japon a progressé en répétant le processus de scrap and build, c’est-à-dire en rasant ce qui est vieux et en construisant du nouveau. Je souhaite que l’appartement 306 soit l’occasion de revoir cette tendance et de se tourner vers le passé pour y rendre hommage. »
Lors d’un événement spécial, un coiffeur a même été invité pour faire renaître le salon de beauté.
« Ce fut une très belle expérience : les participants voyaient leur visage reflété dans les miroirs accrochés au mur depuis l’ère Shôwa, alors que leurs cheveux tombaient au fur et à mesure que le coiffeur les coupait », se remémore M. Nishimatsu. Le projet continue de documenter la vie de Mme Suda et de recueillir les témoignages des personnes qui ont vécu ou connu le bâtiment. L’actuel propriétaire de l’immeuble, M. Okuno Tsuguo, soutient le projet et y participe en tant que membre.
Très peu de bâtiments historiques subsistent à Tokyo, à l’inverse de villes comme Londres ou Paris. Parmi les raisons à cette situation – mis à part l’approche scrap and build mentionnée par M. Nishimatsu –, on peut citer les multiples révisions apportées aux normes parasismiques et à la réglementation contre les incendies, qui sont inévitables pour une ville qui a connu de nombreux séismes et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Cet édifice du début des années 30 offre un précieux aperçu de la vie quotidienne des habitants de Ginza de l’époque.
(Reportage et texte : Okamoto Mai. Photos : Fujimoto Jin. Photo de titre : L’ascenseur à commande manuelle de l’immeuble Okuno, vu à travers la fenêtre)






