Les Japonais désignés « Trésors nationaux vivants »

Captivée par l’éclat du métal : Ôsumi Yukie, Trésor national vivant

Art Personnages

Ôsumi Yukie s’est plongée dans le travail du métal, un monde majoritairement dominé par les hommes, et a réussi à développer un style très particulier qui lui a valu le titre de « Trésor national vivant » en 2015.

Ôsumi Yukie ŌSUMI Yukie

Née en 1945 dans la préfecture de Shizuoka, elle est diplômée de l’Université des arts de Tokyo en 1969. Elle apprend le travail du métal avec Katsura Moriyuki, Kashima Ikkoku et Sekiya Shirô. Elle gagne le prix de l’Association Kôgei du Japon en 1987, ainsi que de nombreux autres prix. Elle reçoit la Médaille d’honneur au ruban pourpre en 2010, ainsi que l’Ordre du soleil levant, rayons d’or avec rosette, en 2017. Elle est désignée Trésor national vivant en 2015, dans la catégorie martelage du métal. Conseillère de l’Association Kôgei du Japon, et professeur émérite à l’Université Kasei de Tokyo.

Transformer l’évanescence en permanence

« Le métal, ce n’est pas dur. C’est quelque chose de souple. Quand on transforme l’argent ou d’autres métaux en objets, on le tient au chaud au creux de sa main et on lui donne la forme qu’on veut en faisant corps avec. »

Les œuvres de Ôsumi Yukie sont comme ses paroles, alliant solennité et souplesse.

Regardons par exemple ce vase, fait d’argent, de cuivre et de shakudô (un alliage japonais d’or et de cuivre). L’objet a été baptisé « Mer rouge » et représente parfaitement un coucher de soleil sur la mer.

Mer rouge, un vase fabriqué par un procédé de thermosoudage, présenté à la 69e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2022). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)
Mer rouge, un vase fabriqué par un procédé de thermosoudage, présenté à la 69e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2022). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)

« C’est peut-être parce que j’ai grandi à la campagne, à Shizuoka, que j’ai tendance à remarquer tout ce qui est naturel. J’aime bien m’inspirer de choses qui n’ont pas de forme concrète, comme les vagues, le vent, ou les nuages, et leur donner forme en créant un récipient. Pour moi, ce qui est intéressant, c’est de me servir de ce métal, quasi-incassable et permanent, à l’opposé du côté évanescent de la nature, afin d’en faire une manifestation permanente de ce qui est éphémère. »

Ôsumi associe deux techniques pour créer ses œuvres : le tankin (martelage) où on utilise un marteau ou un maillet en bois pour donner forme à un récipient, ainsi que le chôkin (gravure sur métal) où des éléments décoratifs sont rajoutés à la surface du métal à l’aide d’un burin. C’est un procédé extrêmement complexe.

Zui-un (Nuage de bon augure), un vase martelé en argent. Présenté à la 65e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2018). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)
Zui-un (Nuage de bon augure), un vase martelé en argent. Présenté à la 65e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2018). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)

Un matériau qui vibre quand on le martèle

Pour la réalisation de Zui-un (photo ci-dessus), Ôsumi a commencé par recuire une tôle en argent sur un brûleur à gaz, qu’elle a patiemment martelée sur un socle en bois et sur un sac de sable pour obtenir la forme voulue. Elle a ensuite utilisé un maillet en bois pour en faire un nuage.

Après, elle a tracé des marques sur la surface et s’est servie d’un petit marteau pour graver des crêtes ondulées, et puis d’un burin pour créer de fines nervures horizontales, verticales et diagonales, appelées mekiri, sur la surface. Elle a poursuivi en posant une feuille de plomb qu’elle a martelée dans les rainures avec un burin en saule, et une fois l’excédent enlevé, elle a martelé le plomb pour l’incruster totalement. Cette technique de damasquinage décoratif se nomme nunome zôgan.

« Cela prend entre trois et six mois d’achever un objet. Ça demande beaucoup d’effort mais le métal résonne quand on le martèle, et cela permet de régler la force de frappe. Par exemple, la cuisson de la poterie dépend du feu, et la température influence énormément le résultat. Mais pour le métal, rien n’est laissé à la nature et on a rarement de mauvaises surprises à la fin. Ce qui s’admire, c’est un travail précis et sans failles. Cette caractéristique du travail du métal convient bien à mon caractère, et je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai continué pendant de si longues années.

Ôsumi a commençé à s’intéresser au travail du métal durant ses études universitaires. Passionnée de tout ce qui a attrait à l’art, elle a fait le choix de l’Université des arts de Tokyo, se spécialisant dans l’histoire de l’art. Elle s’est rapidement trouvée entourée de créateurs en toutes disciplines, que ce soit la peinture, la sculpture, ou autre chose. Depuis toute petite, elle avait toujours aimé fabriquer des choses de ses propres mains.

« J’adorais les cours d’art quand j’étais enfant. Même à la maison, je m’occupais à fabriquer des poupées en papier japonais chiyogami que j’offrais aux élèves de maternelle. Donc, quelque part, rien de plus logique que le côté créatif m’attire. »

La fusion des enseignements de ses trois maîtres

Ôsumi cherchait un rapprochement du beau avec l’utile. Mais avant de se lancer, elle a voulu connaître les matériaux et apprendre les techniques de base de divers métiers d’art afin de découvrir ce qui lui conviendrait le mieux. Elle a donc essayé la céramique, la teinture, et la laque. À l’époque, il ne lui était pas possible de faire ces essais au sein de l’université, elle a alors trouvé des cours à l’extérieur.

« Le travail du métal demande une certaine force physique et, à ce moment, on ne voyait quasiment pas de femmes. C’était un métier d’hommes. Je trouvais que la laque m’irritait la peau et que la terre manquait d’appui… il ne me restait donc que le travail du métal. Mais ce n’était pas que ça. Ce sont les matériaux qui m’ont séduit. La texture raffinée du métal, et notamment la délicatesse et la profondeur des couleurs de l’or et de l’argent, m’ont complètement enchantée. »

Pour approfondir ses connaissances, Ôsumi commence par fabriquer des accessoires au sein d’un cours de gravure sur métal chôkin chez un ancien élève de l’université. Une fois son diplôme en poche, elle devient disciple de Katsura Moriyuki, un artisan connu pour ses accessoires en métal, particulièrement les obidome (fermoirs pour ceinture de kimono), grâce à ses contacts. Tout en approfondissant ses compétences en chôkin, elle vient à s’intéresser, non seulement à la décoration en surface, mais aussi à la création du récipient de base.

Katsura la présente ensuite à Sekiya Shirô, désigné Trésor national vivant en tankin en 1977, et elle se met à étudier sous sa direction. Elle acquiert la technique appelée tsuchimeji, où les motifs sont martelés sur une surface, pour la fabrication de récipients.

Ôsumi s’intéresse également à une autre technique, appelée nunome zôgan, qui consiste à incruster de l’or dans un motif gravé sur du métal, qu’elle a appris de Kashima Ikkoku, désigné Trésor national en chôkin en 1979.

« Quand je crée un objet, j’utilise les techniques de gravure que maitre Katsura m’a enseignées à la base, ainsi que les techniques de forge de maitre Sekiya pour les récipients martelés, et puis j’utilise les techniques de nunome zôgan de maitre Kashima pour terminer. Dans mon travail, donc, j’allie toutes ces techniques. J’ai eu une chance inouïe d’avoir eu de tels maîtres. »

Coucher de soleil, un vase en argent martelé. Présenté à la 68e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2021). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)
Coucher de soleil, un vase en argent martelé. Présenté à la 68e exposition annuelle de l’Association Kôgei du Japon (2021). (Avec l’aimable autorisation de l’Association Kôgei du Japon)

Suite > « Maintenant, je dialogue avec les matériaux »

Tags

artisan artisanat femme art personnalité

Autres articles de ce dossier