En quête d’un nouveau moteur de croissance
Comme le suggère ce qui précède, l’économie japonaise d’après-guerre avait dès le départ un fort potentiel de croissance. Ce dynamisme en puissance reposait avant tout sur deux facteurs : l’écart entre la technologie japonaise et les technologies avancées en usage dans le monde, d’une part, et un important secteur agricole à productivité relativement faible, d’autre part. Les changements systémiques introduits pendant la guerre ont aidé l’économie japonaise à mettre ce potentiel à contribution, à générer la croissance rapide représentée sur le graphique et, finalement, à rattraper l’Occident industriel.
Du fait même de ses caractéristiques, il se trouve toutefois que ce modèle de croissance rapide allait s’avérer difficile à perpétuer une fois son potentiel épuisé. Et de fait, dès 1990, les deux sources du dynamisme japonais étaient taries : le processus de rattrapage, nous l’avons vu plus haut, était pratiquement arrivé à son terme et le pourcentage de la population active employée dans le secteur agricole était tombé de 36 % en 1955 à 6,5 %.
Si l’on admet que l’analyse proposée ci-dessus de l’essor et du déclin de la croissance économique rapide dans le Japon d’après-guerre est pertinente, quelles conséquences faut-il en tirer pour le futur de l’économie nationale ?
Pour commencer, si, comme beaucoup l’ont souligné, l’économie japonaise se trouve déjà à l’avant-garde de la technologie, alors la poursuite de la croissance dépendra de sa propre capacité à repousser cette frontière.
Le Livre blanc de 1956 sur l’économie proclamait la fin de la période de rétablissement liée à l’après-guerre. Il annonçait que l’économie avait épuisé son potentiel de reconstruction et appelait la nation à inventer un nouveau paradigme de croissance. « Nous sommes sur le point de nous trouver confrontés à une situation très différente », disait-il. « Les jours de la croissance alimentée par le rétablissement sont finis. À partir de maintenant, c’est la modernisation qui servira de support à la croissance(*5). »
Plus d’un demi siècle plus tard, alors que le Japon en est à un autre stade de son développement, c’est au même défi qu’il se trouve confronté – la nécessité de créer un nouveau paradigme de croissance. Il connaît ce problème depuis les années 1990, et il ne l’a toujours pas résolu. Pour surmonter cet obstacle, je crois que nous devons mettre sur pied de nouveaux mécanismes en vue de faire basculer massivement la distribution des ressources vers la recherche et le développement technologiques. La leçon essentielle à retenir du « miracle japonais », c’est que les systèmes et les institutions, pourvu qu’ils soient bien conçus, ont un rôle important à jouer dans la promotion de la distribution efficace des ressources et le renouveau de la croissance.
(Photo de titre : de jeunes diplômés de l’école secondaire d’Okinawa arrivent en grand nombre à Tokyo le 6 mars 1969, dans le cadre d’un programme « emploi groupé ». Jiji Press)
(*1) ^ Fumio Hayashi et Edward C. Prescott, « L’effet de freinage exercé par les institutions agricoles sur l’économie japonaise d’avant-guerre », Journal of Political Economy, vol. 116, n° 4 (août 2008), p. 573-632.
(*2) ^ Okazaki Tetsuji et Okuno-Fujiwara Masahiro, Contemporary Japanese Economic System and Its Historical Origins (Le Système économique japonais contemporain et ses origines historiques, New York : Oxford University Press, 1999).
(*3) ^ Sugayama Shinji, Shûsha shakai no tanjô—howaito karâ kara burû karâ e (La naissance de l’entreprise constituée en société : du col blanc au col bleu) (University of Nagoya Press, 2011).
(*4) ^ Ibid. Voir également Saguchi Kazurô, « Nihon no naibu rôdô shijô » (Le marché du travail japonais), in Keizai riron e no rekishiteki pâsupekutibu (Perspectives historiques sur la théorie économique, Yoshikawa Hiroshi et Okazaki Tetsuji, eds.) (Tokyo : University of Tokyo Press, 1990), et Kase Kazutoshi, Shûdan shûshoku no jidai—kôdo seichô no ninaitetachi (L’ère de l’emploi groupé : les défenseurs de la croissance économique) (Tokyo : Aoki Shoten, 1997).
(*5) ^ Agence de planification économique, Keizai hakusho (Livre blanc de l’économie) 1956, p. 42.
