Laisser sa maison derrière soi
Les habitants de Nagadoro ont été relogés, certains, comme Masato, en hébergement provisoire et d’autres, comme Takamitsu, dans des appartements en location qu’ils ont trouvés eux-mêmes, et dont le loyer est payé par la préfecture. Les uns ont échoué dans des immeubles relativement luxueux, les autres dans des cabanes en préfabriqué. La communauté a été dispersée aux quatre coins de la préfecture de Fukushima et les voisins ont perdu le contact.
Petit à petit les indemnités versées par Tokyo Electric Power, l’exploitant de la centrale de Fukushima Daiichi, ont commencé à arriver. Le montant de base était de 100 000 yens par personne et par mois au titre de la « souffrance mentale ». Ce chiffre était le même dans toutes les zones ayant fait l’objet d’un ordre d’évacuation. Mais dans le cas des districts à haut niveau d’irradiation, comme celui de Nagadoro, deux versements forfaitaires équivalents à cinq et six ans de paiements mensuels ont été effectués – le premier en 2012 et le second en 2014. Des indemnités supplémentaires ont été versées, notamment pour le logement, les meubles, l’outillage agricole et la perte d’emploi. Pour une famille de cinq personnes, le montant total des indemnités se situe maintenant au voisinage des 100 millions de yens, ce qui représente plus d’argent que personne à Nagadoro n’en a jamais vu.
Pendant un certain temps, les habitants de Nagadoro ont été paralysés par la catastrophe qui avait frappé leur hameau. Kanno Norio, le maire d’Iitate, avait promis de repeupler le village en deux ans – une promesse dont il a admis par la suite qu’elle était sans fondement. Le logement provisoire était lui aussi prévu pour une durée de deux ans. Mais ce délai a été étendu à trois ans, puis à quatre, et maintenant à cinq. Au fil des ans, toutefois, de plus en plus de gens ont trouvé du travail sur les lieux où ils avaient été évacués. En 2014, l’argent des indemnités a soudain afflué massivement vers l’achat de maisons. Aujourd’hui, sur les 71 foyers que comptait Nagadoro, 45 ont acquis la leur, beaucoup dans la ville de Fukushima ou la ville voisine de Date. Les enfants se sont adaptés et se sont fait de nouveaux amis. Pour les plus jeunes, la vie à Nagadoro est devenue un vague souvenir, une chose du passé à demi oubliée.
Les radiations suscitent des inquiétudes
Il est très vite apparu que les gens qui avaient des enfants ne retourneraient pas à Nagadoro. On sait que les enfants sont encore plus sensibles aux radiations, du fait que leurs cellules se reproduisent plus vite et qu’ils ont davantage d’années de vie devant eux. Les niveaux de radiation détectés au poste de surveillance officiel installé au carrefour de Nagadoro sont certes descendus à quelque 4 à 5 microsieverts par heure, mais cela équivaut quand même à 35 à 45 millisieverts par an, un niveau auquel aucun parent ne souhaite voir exposés ses enfants.
À partir de maintenant, qui plus est, la baisse du niveau de radiation va être extrêmement lente. Cela est dû aux différences entre les demi-vies des trois principaux isotopes tombés sur Nagadoro : huit jours pour l’iode-131, deux ans pour le césium-134 et 30 ans pour le césium-137. Sachant que les rayonnements émis pendant les 80 jours antérieurs à l’entrée en vigueur du plan d’évacuation étaient équivalents à 10 demi-vies d’iode-131, force est de constater que, si les villageois ont subis des dommages dus à l’iode, ils les ont subis avant d’être évacués. Ce cycle de radiation explique la baisse rapide des niveaux, qui sont passés d’environ 90 microsieverts par heure à environ 20 au cours des deux premiers mois. Les quatre dernières années couvrent deux demi-vies du césium-134, à l’issue desquelles les radiations sont réduites à un quart de leur niveau originel, si bien que le niveau actuel n’est plus que de 5 microsieverts par heure. Mais les radiations restantes vont diminuer beaucoup plus lentement, puisqu’elles proviennent essentiellement du césium-137, dont la demi-vie est de 30 ans.
Le temps passant, il a fallu se rendre à l’évidence : si les enfants et les jeunes adultes ne reviennent pas s’installer à Nagadoro, la population diminuera considérablement, à tel point qu’il ne restera qu’une douzaine de foyers sur les 71 qu’elle comptait avant la catastrophe, et qu’elle sera presque entièrement constituée de personnes âgées. D’ailleurs, le déclin de la population de Nagadoro n’a pas attendu les fusions, puisque la dernière boutique du hameau a fermé en 2010, ainsi que son unique station-service, après quoi, en l’absence quasi totale de transports par autobus, il est devenu impossible de vivre à Nagadoro sans voiture.



