50 à 79 ans, le moment de la vie où l’on peut « se libérer »
Depuis octobre 2013, la compagnie des chemins de fer JR Kyûshû propose un circuit en train du Kyûshû (Nanatsuboshi-in-Kyûshû) de plusieurs jours. Ce luxueux voyage organisé permet de visiter les lieux célèbres de la région à bord d’un train équipé de wagons-restaurants et de wagons-lits de grand standing. Le prix est très élevé puisqu’à la fin de l’année 2014, il fallait débourser entre 430 000 de yens (3 233 euros) et 1,25 million de yens (9 398 euros) pour une « croisière ferroviaire » de quatre jours et trois nuits. Mais jusqu’à présent, les billets ont toujours trouvé preneur grâce, en grande partie, à l’engouement de la tranche d’âge de 60 à 69 ans pour ce type d’aventure.
Curieusement, la liste des passagers ne se compose pas uniquement de personnes très aisées, contrairement à ce que le coût du voyage pourrait laisser penser. Je connais une femme de la préfecture de Chiba âgée de 65 ans qui s’est offert cette croisière à bord d’un train alors que du temps où elle était en activité, elle était employée dans une maison de retraite. Pourquoi des gens aux revenus modestes choisissent-ils des loisirs aussi coûteux ?
Le psychiatre américain Gene D. Cohen (1944-2009) a qualifié la tranche d’âge de 55 à 75 ans de « phase de libération ». D’après ce grand spécialiste de la santé mentale des personnes âgées – qui a été directeur du Centre sur le vieillissement de l’Institut national de la santé mentale (NIMH) de Bethesda, aux États-Unis –, c’est le moment – de la vie où les gens ont tendance à vouloir vivre des choses complètement différentes de ce qu’ils ont fait jusqu’alors. Un directeur d’entreprise décidera par exemple d’anticiper son départ à la retraite pour devenir plongeur à Okinawa. Et une femme ayant travaillé pendant des années comme caissière à temps partiel se transformera en professeur de danse.
Pourquoi cette période de l’existence correspond-elle à une phase de libération ? Une des réponses c’est qu’à cet âge, le cerveau humain développe certaines capacités encore latentes si bien que les gens ressentent fortement le besoin d’assumer des responsabilités et des rôles différents. Une autre explication est que c’est le moment où l’on a fini d’élever ses enfants et de s’occuper de ses parents âgés, et où une nouvelle période de la vie est en train de s’ouvrir. À cela vient s’ajouter le fait que les gens réalisent qu’il ne leur reste plus beaucoup de temps pour faire ce qui leur tient vraiment à cœur. Et c’est la combinaison de ces facteurs qui les pousse souvent à agir.
La femme de Chiba dont j’ai parlé plus haut m’a raconté qu’elle avait décidé de s’offrir la croisière du Kyûshû parce qu’elle avait toujours rêvé de voyager dans un train de luxe sans avoir jamais réussi à le faire. Elle n’avait pas vraiment de gros moyens mais elle s’est dit que si elle ne saisissait pas l’occasion, celle-ci ne se représenterait peut-être jamais. Ce type de comportement, loin de se limiter au Japon, existe chez les personnes âgées du monde entier.
« Vieillir intelligemment », une solution prometteuse
Les Japonais âgés sont de plus en plus nombreux à apprendre à naviguer sur Internet, à faire leurs courses et d’autres opérations en ligne et à vouloir « vieillir intelligemment ». D’après une enquête sur les tendances d’utilisation des technologies de l’information réalisée par le ministère des Affaires intérieures et des Communications, entre 2001 et 2012 le pourcentage des utilisateurs d’Internet est passé de 19,2 % à 71,8 % chez les Japonais de 60 à 64 ans, de 12,3 % à 62,7 % chez ceux de 65 à 69 ans et de 5,8 % à 48,7 % chez ceux de 70 à 79 ans.
L’accès à toutes sortes d’informations par le biais d’Internet a changé les comportements des personnes âgées à toutes sortes d’égards. D’abord, ils consomment d’une façon beaucoup plus intelligente. Le directeur d’une maison de retraite m’a confié que jusque-là, son établissement organisait des séances d’information où près de 10 % des 600 personnes âgées présentes signaient un contrat sur le champ, bien que le versement initial fût de 40 millions de yens (300 752 euros). Mais aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus aucune signature immédiate alors que le premier paiement se limite à 10 millions de yens (75 188 euros). Les dépenses impulsives sont moins courantes chez les personnes âgées depuis qu’elles ont commencé à utiliser Internet pour s’informer, comparer les prix et trouver la solution la plus avantageuse.
D’après les prévisions que j’ai établies à partir de mes propres recherches, d’ici 2025, environ la moitié des Japonais de 83 ans et plus devront recevoir des soins infirmiers et 45 % d’entre eux utiliseront Internet. Et on est en droit de penser que dans dix ans, les personnes les plus âgées de l’Archipel considèreront le recours à la toile comme quelque chose d’absolument normal, ce qui risque d’avoir une incidence dramatique sur leur façon de faire leurs emplettes. Au lieu de commander des produits proposés par les émissions de télévision ou les publicités de la presse, les Japonais âgés passeront leurs commandes en ligne par courrier électronique.
Les efforts et la fatigue qui vont de pair avec les courses sont souvent considérés comme un obstacle à la consommation des personnes âgées. Mais le développement du cybercommerce (ou e-commerce) constitue une solution toute trouvée à ce problème. La façon dont le secteur de la distribution s’adaptera aux exigences des personnes âgées qui veulent « vieillir intelligemment » est appelé à jouer un rôle clé dans le développement de l’énorme marché potentiel que constitue la population vieillissante de l’Archipel.Note : tous les équivalents en euros pour les montants en yens japonais mentionnés dans cet article sont calculés sur la base de 133 yens pour un euro, le taux de change moyen au moment de la traduction (décembre 2015).
(D’après un texte original en japonais publié le 9 novembre 2015. Photo de titre : un cours de musculation le 21 septembre 2015, jour des personnes âgées, dans l’enceinte du Kôganji. Ce temple bouddhique se trouve dans le quartier de Sugamo de l’arrondissement de Toshima, à Tokyo. Jiji Press)
