À l’issue de leurs entretiens bilatéraux du 16 avril 2021 à la Maison Blanche, le Premier ministre japonais Suga Yoshihide et le président américain Joe Biden ont publié une déclaration commune où il était question de Taïwan pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle. Il s’agit donc d’un tournant historique dans la politique des deux pays vis-à-vis de Taipei et de Pékin. Dans l’article qui suit, un spécialiste japonais de la question taïwanaise explique comment une attitude frileuse vis-à-vis de la Chine pour éviter de la mécontenter ne ferait qu’augmenter le risque d’un conflit armé dans le détroit de Taïwan (ou détroit de Formose).

Les États-Unis et le Japon mentionnent ensemble Taïwan pour la première fois depuis 50 ans

Au cours de leur conférence de presse commune du mois d’avril dernier, le Premier ministre japonais et le président américain ont souligné « l’importance du maintien de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan » et encouragé « la résolution pacifique des différends entre les deux rives ». Le gouvernement nippon avait déjà tenu des propos identiques à de si nombreuses reprises que sur le moment, certains n’ont pas réalisé la portée de l’événement. Ces quelques mots très simples ont pourtant une importance capitale parce qu’ils montrent clairement l’opposition des deux pays à la menace d’une intervention armée que la Chine fait peser sur Taïwan. Et ce, au même titre que la réunion du Comité consultatif nippo-américain sur la sécurité (« 2+2 ») du 16 mars 2021 à Tokyo, et que la rencontre sino-américaine d’Anchorage, les 18 et 19 mars derniers.

Dans leur déclaration commune du 16 avril 2021, les États-Unis et le Japon ont mentionné ouvertement Taïwan et le détroit de Formose pour la première fois depuis 1969. Toutefois, 52 ans plus tôt, la situation était totalement différente. Tokyo et Washington avaient des relations diplomatiques officielles avec la République de Chine (RDC) installée dans l’île de Formose et ils la considéraient comme le gouvernement légitime de la Chine. Taïwan était sous la tutelle du général Tchang Kai-chek (1887-1975) et de son régime autoritaire contrôlé par le parti unique du Kuomintang (« Parti nationaliste chinois »). Ceci n’a pas empêché les États-Unis de traiter ce petit État insulaire situé à 180 kilomètres de la Chine continentale comme un allié de premier plan dans la Guerre froide en Asie de l’Est. En 1969, Tokyo et Washington étaient en train de négocier à propos de la rétrocession d’Okinawa au Japon et la possibilité pour l’armée américaine de disposer librement des bases militaires de l’Archipel en cas de conflit dans la région était au cœur des pourparlers.

Les conséquences dramatiques du « système de 1972 »

Les choses ont changé du tout au tout avec le Communiqué commun sino-américain de Shanghai publié le 28 février 1972, à l’issue de la visite du président Nixon en Chine. Ce texte a en effet jeté les bases de la normalisation des relations diplomatiques d’abord entre les deux pays puis entre Tokyo et Pékin, au mois de septembre de la même année. Ce faisant, la communauté internationale a répondu pour l’essentiel aux exigences de l’empire du Milieu lui demandant de reconnaître l’existence d’« une seule Chine » et de rompre ses relations officielles avec Taipei en échange d’un rapprochement. C’est ainsi que s’est constitué le cadre mondial qualifié par les Japonais de « système de 1972 » qui a mis Taïwan en marge de la scène internationale. La République de Chine a notamment perdu son siège à l’Organisation des Nations Unies (ONU) au profit de Pékin, devenu dès lors le seul représentant de la Chine à l’ONU. Mais elle n’en a pas moins conservé son indépendance par rapport à la Chine continentale.

En dépit de son isolement, Taïwan a promptement réagi en développant son économie à grande échelle et en se dotant d’un système politique démocratique pluripartite dans les années 1990. Dans le même temps, ses habitants ont pris conscience de l’identité qui leur était propre. Ils se sont de plus en plus considérés non pas comme des Chinois mais comme des Taïwanais et pour eux, leur île est devenue un pays distinct de la Chine.

De son côté, la Chine est restée fidèle à sa position. Elle considère depuis toujours Taïwan comme l’une de ses provinces – la 23e – qui a fait sécession et doit être réunie au reste de son territoire. Toutefois, elle a manqué pendant longtemps du poids nécessaire pour réaliser son objectif. La situation n’a commencé à changer que lorsqu’elle s’est affirmée en tant que grande puissance.

L’arrivée de Xi Jinping et son pouvoir d’intimidation

À partir des années 2010, les tentatives pour modifier le statu quo se sont multipliées. Depuis l’élection de Xi Jinping au poste de président de la Chine en 2013, le pays a adopté une politique nationaliste agressive consistant à faire pression sur l’île de Taïwan en vue de la réintégrer. En 2016, les Taïwanais ont élu à une large majorité Tsai Ing-wen en tant que présidente de la République. Depuis, Pékin a suspendu ses pourparlers semi officiels avec Taipei sous prétexte que la présidente refuse de reconnaître l’existence d’« une seule Chine ».

En janvier 2019, Xi Jinping a prononcé un discours dans lequel il a fortement encouragé Taïwan à accepter la réunification dans le cadre du principe « un pays, deux systèmes ». Et il a laissé clairement entendre qu’il ne laisserait pas la résolution de ce problème aux futures générations. Le gouvernement de Tsai Ing-wen ayant refusé d’obtempérer, Pékin a multiplié les tentatives d’intimidation en pénétrant dans la zone d’identification aérienne (ADIZ) de Taïwan et en effectuant des manœuvres militaires à proximité.

Le changement d’attitude des États-Unis et du Japon

Les États-Unis ont alors compris que Xi Jinping contraindrait Taïwan à la réunification si on le laissait faire. Les tensions entre Washington et Pékin ont redoublé tandis que se multipliaient les initiatives pour reconsidérer le « système de 1972 » et renforcer les liens avec Taïwan afin de contrer les ambitions de la Chine. Le changement est devenu évident en 2020, la dernière année de la présidence de Donald Trump. Son successeur Joe Biden n’a fait qu’accentuer la position de son pays en faveur de Taïwan tout en veillant à amadouer Pékin en qualifiant ses relations avec Taipei de « non-officielles » et en affirmant qu’il continuait à soutenir la politique d’« une seule Chine ». Pour Washington, cette petite phrase a fini par devenir comme une sorte de formule magique chargée d’empêcher Pékin de réagir. Sa nouvelle approche des relations avec Taipei et Pékin risque fort de remplacer celle qui prévalait jusqu’alors, en raison du consensus des deux partis du Congrès américain sur l’importance de Taïwan dans le contexte de la compétition stratégique avec la Chine. Et elle pourrait prendre le nom de « système de 2021 ».

Le 15 avril 2021, Tsai Ing-wen (à droite), présidente de la République de Chine, a reçu James Steinbach, l’ancien vice secrétaire d’État américain, dans le cadre d’une délégation non officielle envoyée à Taipei par le président Joe Biden, durant les cent premier jours de son mandat. (AFP/Jiji)
Le 15 avril 2021, Tsai Ing-wen (à droite), la présidente taïwainaise, a reçu James Steinbach, l’ancien vice-secrétaire d’État américain, dans le cadre d’une délégation non officielle envoyée à Taipei par le président Joe Biden, durant les cent premiers jours de son mandat. (AFP/Jiji)

Après avoir établi des relations diplomatiques avec la Chine en 1972, le Japon a gardé soigneusement ses distances avec Taipei et ce, pendant plusieurs dizaines d’années. Les universités d’État de l’Archipel n’ont pas été autorisées à signer des accords d’échange avec celles de Taïwan avant les années 1990. Tokyo n’a commencé à assouplir sa position qu’à partir de 1990, lorsque le président Lee Teng-hui a mis en œuvre une politique de réformes démocratiques. Mais le « système de 1972 » n’en a pas moins continué. Et ce n’est qu’en 2001, après moult discussions, que Lee Teng-hui, pourtant retiré de la vie politique, a obtenu l’autorisation de se rendre au Japon pour une visite privée en tant que simple citoyen. Le gouvernement nippon a ensuite levé progressivement une partie des restrictions sur les relations avec Taïwan qu’il s’était lui-même imposées, alors même que la montée en puissance de la Chine devenait de plus en plus préoccupante.