Une réunification de Taïwan à la Chine par la force est-elle possible ?
Après l’arrivée de Deng Xiao Ping (1904-1997) au poste de leader suprême en 1978, la Chine a opté pour une politique de réunification pacifique avec Taïwan. Mais il n’y a eu aucun progrès dans ce sens. C’est sans doute pourquoi Pékin est ensuite entré dans une phase d’escalade et d’intimidation par les armes. Dans l’état actuel des choses, on ne peut pas exclure que pour arriver à ses fins, Pékin se lance dans une « guerre de la zone grise », un type de conflit irrégulier qui s’arrête avant de se transformer en véritable guerre de tir, le but étant de maîtriser l’ennemi par épuisement.
Ce qu’il faut bien comprendre dans cette affaire, c’est que la Chine n’envisage pas une réunification à tout prix qui ferait quantité de victimes du côté de Taïwan. Ce qu’elle cherche avant tout, c’est à rétablir l’unité du pays au moindre coût de façon à montrer à tous la grandeur et la bienveillance du Parti communiste chinois et à justifier sa domination unilatérale ininterrompue.
Les obstacles qui s’opposent à une réunification par la force sont donc extrêmement sérieux, même si la supériorité militaire de Pékin est écrasante. Taipei se prépare à un combat inégal face à un débarquement de troupes chinoises. Mais le Parti communiste chinois (PCC) n’a absolument pas l’intention d’anéantir les agglomérations taïwanaises par des attaques de missiles ou de sacrifier d’innombrables soldats de l’Armée populaire de libération (APL) dans le cadre d’une guerre populaire prolongée (GPP). Et dans la logique du PCC, un conflit de grande envergure impliquant les États-Unis et le Japon aurait encore moins de sens.
Ne jamais se montrer mou face à la Chine
Quoi qu’il en soit, si Taïwan, les États-Unis et le Japon ne prennent pas davantage de mesures dissuasives, la Chine risque fort de proclamer que son « rêve » de réunification est devenu réalité, en s’appuyant sur sa puissance militaire. Le recours à la force pourrait fort bien s’inscrire dans ce processus dans la mesure où Pékin considère l’intervention armée comme faisant partie intégrante de sa politique étrangère. Dans ces conditions, la moindre assurance de la part des États-Unis et du Japon d’une non-intervention en cas de conflit pourrait avoir comme conséquence immédiate une réunification par la force.
Pékin va sans doute à un moment ou à un autre exercer davantage de pressions sur Tokyo au sujet de Taïwan. Les Japonais devront alors réagir sans la moindre hésitation. Il faut qu’ils se rappellent qu’il ne peut y avoir de guerre dans le détroit de Formose que si la Chine attaque Taïwan. Le meilleur moyen d’éviter un conflit armé consiste donc à dissuader les dirigeants chinois d’en arriver là. Les libéraux et les pacifistes de l’Archipel eux-mêmes devraient être d’accord sur ce point.
Pour dissuader la Chine, il va falloir envisager de prendre des mesures qui ne lui plairont pas. Le Japon doit se préparer calmement à apporter son soutien à l’armée américaine dans le cadre de la législation sécuritaire de 2015, tout en continuant à insister sur « l’importance du maintien de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan ». Toute coopération multilatérale, même superficielle, est susceptible d’affecter les plans de la Chine. Et elle n’est pas incompatible avec un dialogue et une collaboration entre Tokyo et Pékin dans des domaines où les deux pays ont des intérêts communs.
Des dispositions de ce type pourraient certes déclencher une réaction brutale et diverses mesures de représailles de la part de la Chine. Mais un effondrement des relations économiques bilatérales aurait un impact indéniable non seulement sur le Japon mais aussi sur la Chine. Le maintien de la paix dans la région dépend de notre capacité à convaincre notre voisin du continent que le prix à payer pour toute agression armée contre Taïwan sera extrêmement élevé. En fait, une attitude trop réservée par crainte de déplaire à la Chine ou d’envenimer les tensions entre Tokyo et Pékin ne peut qu’augmenter le risque d’une guerre entre les deux rives du détroit de Formose.
Le « système de 2021 »
L’« identité taïwanaise » est fortement ancrée dans la mentalité des habitants de l’île. Et il n’y a pratiquement aucune chance qu’un homme politique favorable à la réunification remporte les élections présidentielles. La Chine continentale va sans nul doute persévérer dans sa stratégie d’intimidation par sa puissance militaire dans l’espoir de faire avancer la réunification. Dans le même temps, les États-Unis continueront de renforcer leur présence militaire et de soutenir Taïwan dans les coulisses. Quant aux frictions entre Pékin et Washington, elles ne semblent pas près de cesser. Tant que le rapport de forces entre les deux grandes puissances restera équilibré, la Chine ne pourra pas attaquer Taïwan. Mais s’il devient inégal, le risque d’une guerre deviendra effectif.
Ceci dit, on a des raisons d’espérer que les choses n’iront pas aussi loin. En dépit du rôle de plus en plus important de Taïwan sur la scène internationale, Tokyo et Washington semblent résolus à garder le principe d’« une seule Chine ». Les tensions vont sûrement continuer dans le domaine de la sécurité mais les États-Unis, le Japon et Taïwan n’en conserveront pas moins des relations économiques solides avec la Chine continentale. L’équilibre entre l’interdépendance économique et les tensions militaires – en dehors d’un conflit armé – pourrait bien constituer le trait marquant du « système de 2021 » qui a remplacé celui de 1972. La présence de ce nouveau système pendant les cinq ou dix années à venir est certainement préférable à une guerre et elle va dans le sens des intérêts nationaux du Japon. Qui plus est, elle est conforme aux volontés des Taïwanais.
La marge de manœuvre du Japon est bien entendu limitée, en particulier dans le domaine militaire. Mais Tokyo a tout de même un rôle à jouer dans ce cadre restreint. La déclaration commune du 16 avril 2021 a constitué un premier pas significatif à cet égard. Et on peut espérer que cette avancée élargira le débat sur les mesures de prévention d’un conflit armé dans le détroit de Taïwan.
(Photo de titre : le 16 avril 2021, le Premier ministre japonais Suga Yoshihide et le président américain Joe Biden ont donné une conférence de presse commune à la Maison Blanche, à l’issue des entretiens entre leurs deux pays. AFP/Jiji)