L’année 1868 a certes joué un rôle crucial dans la chute du shogunat et l’instauration d’un nouveau mode de gouvernement, mais la bonne compréhension du contexte historique demande une plus large perspective. L’article qui suit présente un panorama succinct de l’histoire du Japon entre l’arrivée des « navires noirs » de la marine américaine en 1853 et la promulgation de la Constitution de Meiji en 1889.

Les navires noirs et les traités inéquitables

Au XIXe siècle, quand leur industrialisation fut un fait accompli, les grandes puissances mondiales, en quête de nouveaux marchés, commencèrent à étendre leur influence en direction de l’Asie. Des navires étrangers firent leur apparition dans les eaux environnant le Japon, où il leur arrivait d’accoster dans le but de nouer des liens commerciaux. Le shogunat Tokugawa, qui était au pouvoir depuis le début du XVIIe siècle, opposa une fin de non recevoir à toutes leurs demandes. Mais en 1853, le commodore Matthew Perry, commandant de l’escadre des Indes orientales de la marine américaine, arriva à la tête d’une flotte de « navires noirs » et exigea l’ouverture du pays. Ne voyant pas d’autre option, les dirigeants du shogunat acceptèrent en 1854 de signer le Traité de paix et d’amitié entre le Japon et les États-Unis, qui stipulait l’ouverture des ports de Shimoda et Hakodate aux navires américains. Ce traité fut rapidement suivi d’accords similaires avec la Grande-Bretagne, la Russie et les Pays-Bas. (Voir notre article : Le choc des vaisseaux noirs du commodore Perry : une rencontre historique qui a changé le Japon)

En 1858, le Japon signa le Traité d’amitié et de commerce entre le Japon et les EU. C’était un traité inéquitable, qui contenait des clauses conférant aux États-Unis le statut de nation la plus privilégiée et fixant des droits de douane. Figurait en outre dans le texte un principe de juridiction consulaire au titre duquel les étrangers ayant commis des crimes au Japon seraient jugés dans leur propre pays par des cours consulaires sans que la justice locale puisse les inculper. Les droits de douane étaient fixés à un niveau extrêmement bas et le Japon ne pouvait pas les modifier. C’est ainsi que les exportations massives de soie grège et de thé conduisirent à des pénuries sur le territoire japonais et, par voie de conséquence, à une envolée des prix. Dans le même temps, les importations de vêtements bon marché amputèrent les revenus des paysans japonais qui cultivaient le coton et ceux des entreprises de l’industrie textile.

Le commodore Matthew Perry et ses hommes sont accueillis à Yokohama. (Photo avec l’aimable autorisation des Archives historiques de Yokohama)

L’opposition au shogunat se renforce

La confusion consécutive à l’ouverture du pays a nourri un sentiment de rancœur envers les étrangers. La forte antipathie exprimée par l’empereur Kômei (règne de 1846 à1867) à l’égard des étrangers, comparée à la mollesse du shogunat, a contribué à la formation, autour de la personne de l’empereur, du mouvement sonnô jôi (« révérer l’empereur et expulser les étrangers »). Ii Naosuke, qui était de fait à la tête du shogunat en tant que tairô (grand ancien), tenta d’étouffer ce mouvement par une sévère répression, connue sous le nom de purge d’Ansei. Mais il fut assassiné en 1860, alors qu’il se rendait au château d’Edo, par une bande de guerriers hostiles à l’influence étrangère au Japon. L’incident de Sakuradamon, du nom de la porte du château où eut lieu l’assassinat, porta un coup sévère au prestige du shogunat. Le mouvement d’opposition, principalement mené par des samouraïs du domaine de Chôshû (dans l’actuelle préfecture de Yamaguchi), prit le contrôle de la cour impériale à Kyoto.

Mais en 1863, les partisans d’une direction assurée conjointement par la cour et le shogunat (kôbu gattai), issus principalement des domaines de Satsuma et Aizu (dans les préfectures actuelles de Kagoshima et Fukushima), expulsèrent les samouraïs de Chôshû. L’année suivante, Chôshû dépêcha une armée pour tenter de s’emparer à nouveau du palais impérial de Kyoto, mais elle fut repoussée par les forces de Satsuma et Aizu. Le shogunat lança alors une expédition punitive contre le fief Chôshû, considéré comme un ennemi de la cour.

L’assassinat d’Ii Naosuke devant la porte Sakuradamon, au château d’Edo. (Photo avec l’aimable autorisation de la bibliothèque préfectorale d’Ibaraki)

Une alliance secrète

Les conflits séparés qui les opposèrent à la Grande-Bretagne, puis à une coalition internationale en 1863-1864, fournirent aux puissants domaines de Satsuma et Chôshû l’occasion de faire l’expérience de la force déployée par les armées étrangères. La pénible conclusion s’imposa alors qu’il était impossible d’« expulser » purement et simplement les étrangers. Pour éviter que le Japon devienne une colonie, il était indispensable de construire sans délai un État moderne.

En 1866, les domaines anciennement rivaux formèrent en secret l’alliance Satsuma-Chôshû, scellée grâce à l’action de Sakamoto Ryôma. La même année, Satsuma refusa de participer à la seconde expédition contre Chôshû lancée par le shogunat et choisit de soutenir son allié en lui fournissant clandestinement de grandes quantités d’armes. La défaite du shogunat à l’issue de cette campagne contre un unique domaine stimula grandement le mouvement d’opposition.

Combats entre forces du shogunat et de Chôshû durant la seconde expédition contre Chôshû. (Photo avec l’aimable autorisation du musée préfectoral de Yamaguchi)

La plongée dans la guerre civile

Le dernier shôgun, Tokugawa Yoshinobu (1837-1913), réagit au déclin de l’autorité shôgunal par une déclaration, prononcée en novembre 1867, où il renonçait pacifiquement au pouvoir au profit du jeune empereur Meiji, monté sur le trône plus tôt la même année après la mort de l’empereur Kômei, bien qu’il continuât de nourrir le projet de participer au nouveau gouvernement siégeant à la cour impériale. Mais à Satsuma et Chôshû, un complot se forma en vue de renverser le shogunat par la force. En janvier 1868, ces activistes prirent le contrôle du palais impérial de Kyoto et publièrent un décret restaurant le pouvoir impérial (ôsei fukko). Ce coup d’État est généralement vu comme l’événement crucial de la Restauration de Meiji. Le soir du même jour, lors d’une réunion de représentants du nouveau gouvernement, les tenants de la ligne dure l’emportèrent sur les éléments modérés, issus de domaines comme Tosa et Echizen (dans les préfectures actuelles de Kôchi et de Fukui) qui étaient favorables à un compromis avec Yoshinobu. Il fut décidé à l’issue de la réunion que ce dernier devait démissionner et rendre toutes les terres des Tokugawa à la cour.

Le clan Satsuma-Chôshû visait ainsi à provoquer une réaction violente de l’ancien shogunat, mais Yoshinobu transféra paisiblement ses quartiers du château Nijô de Kyoto à celui d’Osaka, pour y observer l’évolution de la situation. Au sein du gouvernement, les modérés prirent provisoirement le dessus et il fut décidé que Yoshinobu pouvait être intégré dans le cabinet. Mais quand Saigô Takamori, un samouraï de Satsuma tenant de la ligne dure, envoya un groupe de guerriers semer le désordre à Edo (l’ancienne Tokyo), cela déclencha la colère des partisans du shogunat, qui réduisirent en cendres la résidence que le domaine de Satsuma occupait dans la ville.

Ces événements provoquèrent également le courroux des partisans de Yoshinobu à Osaka et celui-ci, n’étant pas en mesure de les contrôler, les autorisa à marcher sur Kyoto. Telles furent les prémisses de la bataille de Toba-Fushimi, au sud de la ville. Ce premier affrontement marque le début de la guerre civile de Boshin. Les forces du nouveau gouvernement de Meiji infligèrent une défaite à celles de l’ancien shogunat et Yoshinobu s’enfuit à Edo.

Tokugawa Yoshinobu, dernier shôgun du shogunat d’Edo. (Photo avec l’aimable autorisation du musée d’histoire de Fukui)

Le gouvernement de Meiji

Le shôgun Tokugawa ayant trouvé refuge à Edo, c’est une gigantesque armée du gouvernement de Meiji, forte de 50 000 hommes, qui encercla la ville, mais des négociations entre Katsu Kaishû, qui était à la tête des forces shôgunales, et Saigô Takamori débouchèrent sur la reddition pacifique et inconditionnelle des occupants du château d’Edo. C’est ainsi que fut évitée une attaque dévastatrice de la ville et que fut garantie la sécurité de Yoshinobu. Mais la guerre civile de Boshin n’était pas terminée pour autant. En effet, la résistance au nouveau gouvernement persista dans le nord du Japon tout au long de l’année 1868 et pendant une partie de l’année 1869.

C’est au cours de cette période que fut promulguée le Serment en cinq articles, par laquelle le gouvernement de Meiji s’engageait à respecter l’opinion publique et à cultiver des relations amicales avec les pays étrangers. Inspiré par la Constitution des EU, le gouvernement rédigea un document établissant une division tripartite du pouvoir. C’est aussi sous ce nouveau gouvernement que l’empereur transféra sa résidence au château d’Edo, qui devint alors le palais impérial. Edo, rebaptisée Tokyo, devint la capitale de la nation, et la nouvelle ère prit le nom de Meiji.

Le Serment en cinq articles, publié en 1868 par le gouvernement de Meiji. (Photo avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

Le dernier souffle du shogunat

En juin 1869, les derniers partisans de l’ancien shogunat, sous les ordres d’Enomoto Takeaki, capitulèrent à la forteresse de Goryôkaku à Hakodate, sur l’île d’Ezo (aujourd’hui Hokkaidô). Ainsi s’achevait la guerre civile de Boshin, et le gouvernement de Meiji contrôlait désormais l’intégralité du territoire japonais. La même année, il donna l’ordre aux daimyô (seigneurs de domaines) de rendre leurs territoires et leurs habitants à l’État. C’était une mesure de façade ; non seulement les chefs des domaines reçurent de nouveaux titres en remplacement des puissantes positions dont ils jouissaient auparavant, mais ils gardaient en outre le contrôle de la politique locale. Qui plus est, un grand nombre de soldats qui avaient pris part à la guerre retournèrent dans les domaines, et le gouvernement central se trouva alors pratiquement dépourvu de puissance militaire.

Les domaines, qui s’attendaient à un deuxième conflit civil, se lancèrent dans des réformes militaires de grande envergure. Le domaine de Kishû (actuelle préfecture de Wakayama), l’un de ceux qui introduisirent la conscription, se dota d’une armée de 20 000 hommes, conçue sur le modèle prussien.

La bataille de Hakodate, dernier affrontement de la guerre civile de Boshin entre les partisans du shôgun et ceux de l’empereur. (Photo avec l’aimable autorisation du musée municipal de Hakodate)