Les gens ordinaires en admiration devant les « Bouddhas vivants »
Il est important de rappeler que les Japonais de cette époque n’étaient pas au courant des changements qui avaient affecté le bouddhisme au fil du temps. Puisque les écrits bouddhiques qui avaient été apportés au Japon étaient les mots de Shakyamuni lui-même, ils étaient tous vus comme des parties légitimes de ses enseignements, bien que les religieux aient été d’accord pour admettre certaines différences de profondeur entre ces derniers. Les diverses écoles avaient toutes des réponses différentes à la question : « De toutes les saintes écritures, laquelle représente le mieux les paroles que le Bouddha essaye de transmettre ? » La réponse de Tendai était le sutra du lotus (en japonais Myôhô Renge-kyô ou Hokekyô, interprété de manière ésotérique). Pour Shingon, les documents les plus importants étaient les écrits tantriques tels que le sutra Mahavairocana (Dainichikyô) et le sutra Vajrasekhara (Kongôchô-kyô). À cette époque, l’histoire de la religion était méconnue, et les fidèles ignoraient pourquoi et comment ces traditions s’étaient développées. Les gens ne voyaient pas le bouddhisme ésotérique comme la dernière interprétation des enseignements, ou comme la dernière étape d’une longue évolution qui avait pris place tout au long de l’histoire bouddhique.
Le bouddhisme ésotérique tend à valoriser la hiérarchie et l’autorité. Un de ses enseignements de base est que n’importe qui peut atteindre l’illumination au cours de sa vie en s’éveillant à la nature du Bouddha présent dans chaque être humain, et ce faisant, ne faire qu’un avec l’énergie de l’univers. Mais dans la réalité, cette expérience n’était possible que pour des gens possédant certaines qualités spéciales, et pour ceux qui avaient accompli des pratiques spirituelles rigoureuses, hors d’atteinte des gens ordinaires. Cela signifiait donc que la plupart des gens ne pouvaient espérer atteindre l’illumination par leurs propres efforts. À la place, ils devaient faire preuve d’admiration envers ces individus avec des pouvoirs extraordinaires et leur demander de l’aide pour obtenir une partie de leur mérite ici et maintenant. Le bouddhisme ésotérique enseigne qu’il y a essentiellement deux types de personnes dans le monde : une minorité d’êtres saints, ou de « bouddhas vivants », qui ont réussi à s’unir à l’univers, et une masse de gens ordinaires dont le meilleur espoir est de recevoir le don du bonheur en rendant hommage au petit nombre de personnes bénies dotées de talents particuliers. Le monde était donc bâti sur un système hiérarchique. Dans un sens, cette structure peut être vue comme une conséquence naturelle du fait que cette version du bouddhisme s’était développée sous une forte influence de l’hindouisme, qui comporte un système de caste sanctionné par la religion.
Dans les siècles qui ont suivi, les courants du bouddhisme japonais ont tous hérité de cet aspect du bouddhisme ésotérique. Ils se sont donc développés dans le même cadre de base, qui divisait le monde en deux groupes : une minorité de personnes spéciales dotées de qualités et de dons extraordinaires, et une masse de gens ordinaires dont le seul espoir était de recevoir un peu de leur mérite en les vénérant. Un exemple classique de cette tendance a pu être observé durant la Seconde Guerre mondiale, quand les écoles bouddhistes du Japon ont toutes acceptées d’accorder à l’empereur une autorité et un pouvoir quasi-divin, et ont collaboré à la poursuite de la guerre. Ce comportement émanait de cette même compréhension des enseignements bouddhiques.
Le bouddhisme ésotérique et les nobles de la cour
À partir du VIIIe siècle, les écoles Tendai et Shingon ont joué un rôle déterminant dans le développement du bouddhisme japonais. Puisque ces deux écoles avaient beaucoup de respect pour l’autorité, elles avaient naturellement tendance à valoriser les relations de proximité avec le pouvoir d’État, incarné par la figure de l’empereur. Il serait juste de dire que les deux écoles ont lutté l’une contre l’autre dans un jeu de tir à la corde afin d’obtenir les faveurs de l’empereur. Pendant ce bras de fer, les écoles du bouddhisme de Nara se sont alliées à Shingon, en réaction à ce qu’ils estimaient être un manque de respect de la part de l’école Tendai : cette dernière avait établi son temple principal à proximité d’eux, dans la ville de Kyoto.
Les deux écoles principales du bouddhisme ésotérique, Tendai et Shingon, ont alors poursuivi une coexistence difficile en tant que rivaux au sein d’une structure d’autorité avec au sommet, l’empereur et la cour des nobles. Les principales caractéristiques du bouddhisme japonais à cette étape étaient les suivantes.
- Il n’y avait pas de sangha mené selon le code disciplinaire du Vinaya Pitaka, et pas de règles strictes pour gouverner les vies quotidiennes des moines et des prêtres. Ceci continue à être une des caractéristiques du bouddhisme japonais aujourd’hui encore.
- En terme de philosophie, la forme japonaise de la religion a hérité des traditions de l’école Mahayana, mais elle a essentiellement évolué dans le cadre du bouddhisme ésotérique, qui faisait une discrimination entre une petite caste de personnes ayant des capacités spéciales et un entraînement particulier, et le commun des mortels.
- La religion avait été amenée à former des alliances et des liens étroits avec le pouvoir et l’autorité politique. Cette situation a continué ainsi pendant trois siècles, jusqu’à ce que le pouvoir commence à s’éloigner de la cour des nobles pour arriver dans les mains des samouraïs, et plus tard, du peuple.
Le bouddhisme lui-même a commencé à changer, donnant naissance à une grande diversité de courants. Dans les prochains articles de cette série, nous étudierons les circonstances et les conséquences de cette évolution.
(Photo de titre : une statue de Kûkai, qui a introduit le bouddhisme ésotérique de l’école Shingon au Japon)
