L’intellectualisme austère du zen

Au début de l’époque de Kamakura, le bouddhisme zen a été ajouté à ce mélange. C’était une nouvelle version du bouddhisme qui avait commencé à se populariser durant le Ve et le VIe siècle sous la direction de son fondateur, le légendaire Bodhidharma, qui aurait apporté ces enseignements en Chine durant cette période. À l’origine, le bouddhisme tel qu’enseigné par Shakyamuni (le bouddha historique) en Inde était une école qui cherchait à amener ses fidèles à se transcender par la méditation et d’autres pratiques spirituelles. Dans les premières années de ce système éducatif, un « curriculum » détaillait les différents rituels à effectuer. Le Bouddha avait clairement énoncé les procédés par lesquels chacun pouvait parcourir le chemin vers l’illumination afin d’être libéré de sa souffrance. Le zen avait redéfini cette expérience comme quelque chose de mystique et d’indescriptible : elle ne pouvait être comprise qu’une fois atteinte, et il était impossible de la transmettre par le langage. Dans la vie de tous les jours des moines et des autres pratiquants, le bouddhisme zen était donc avant tout dédié à la concentration la plus dévouée. Plus qu’une philosophie ou qu’une vision du monde, cette nouvelle école soulignait l’importance d’une vie d’apprentissage et de méditation.

Ces caractéristiques du zen l’ont rendu populaire parmi les lettrés en Chine, et ses enseignements se sont rapidement répandus à partir du VIIIe siècle. Puis, aux XIIe et XIIIe siècles, ce culte a commencé à arriver au Japon. Aujourd’hui, il existe trois sectes zen au Japon : Rinzai, Sôtô et Ôbaku. Les écoles Rinzai et Sôtô ont été fondées pendant la première période d’expansion de ce courant religieux en provenance de Chine. L’école Ôbaku est apparue plus tard, lorsque Ingen (1592-1673) l’a introduite au Japon au XVIIe siècle.

En raison de l’approche unique du zen, qui valorise une vie de méditation et d’apprentissage, il ne possède pas un ensemble de doctrines fixe. Par exemple, Eisai, fondateur de l’école Rinzai, était un admirateur du bouddhisme ésotérique, tandis que Dôgen, fondateur de l’école Sôtô, a développé sa propre pensée : nous avons tous une nature bouddhique en nous, et nous pouvons nous éveiller à cette nature par l’expérience de la méditation. Bien que les philosophies des trois principales écoles de zen au Japon soient différentes, elles sont unies par une approche ascétique et intellectuelle de la vie centrée sur des pratiques de méditation rigoureuses. De nombreux lettrés de l’époque de Kamakura ont eux aussi adopté ce mode vie, qui a également eu une influence particulière parmi la nouvelle élite du Japon : la classe des guerriers samouraïs. Le zen a agi comme un canal important, aidant à introduire les dernières innovations culturelles de Chine dans le pays. Il a toujours été étroitement lié à l’ikebana, à la cérémonie du thé, au théâtre nô et à d’autres formes d’art japonais marquées par l’esthétique de la simplicité brute appelée wabi-sabi. Ce côté très épuré est l’une des importantes qualités qui reflètent la philosophie zen, ancrée dans un style de vie quelque peu austère et cérébral d’apprentissage et de méditation.

C’est ainsi que quatre des principales variétés du bouddhisme ont pris racine au Japon pendant la période de Kamakura. En plus des écoles ésotériques déjà présentes depuis l’époque de Heian (794-1185), il existait désormais deux écoles prônant le salut par Bouddha, avec les écoles de la Terre pure et du sutra du lotus, et le bouddhisme zen, qui préconisait une vie austère dédiée à l’illumination par la méditation. Les fondements du bouddhisme japonais, posés durant l’époque de Kamakura, ont tenu plus de 800 ans jusqu’à aujourd’hui.

Le bouddhisme japonais de retour à son point de départ

Comparer l’histoire du bouddhisme en Inde avec le développement de la religion au Japon constitue un exercice digne d’intérêt. En Inde, le bouddhisme a commencé en tant que système d’apprentissage de la méditation et d’autres disciplines spirituelles basées sur les enseignements du Bouddha historique. Il offre une manière de se libérer des pensées illusoires et de la souffrance qu’elles impliquent. Au fil des siècles, ces premiers enseignements ont évolué et sont devenus plus mystiques, conduisant à l’émergence des différentes branches du bouddhisme Mahayana. Celui-ci plaçait sa foi dans le pouvoir d’êtres surnaturels capables d’intervenir pour aider les êtres humains à atteindre l’illumination et le salut. Finalement, les écoles ésotériques sont apparues comme une tentative de réunir ces diverses croyances mystiques. Cette version de la foi a fini par fusionner avec l’hindouisme, et le bouddhisme a par la suite pratiquement disparu de sa terre natale.

Il a ensuite été introduit au Japon sous la forme ésotérique de cette religion, qui représentait la dernière étape de son processus évolutif en Inde : en d’autres termes, son histoire commence au Japon par la fin, avec son évolution la plus récente à l’époque. Au fil du temps, les fidèles qui estimaient que ces enseignements n’offraient pas une véritable voie vers l’illumination se sont tournées vers les nombreuses doctrines Mahayana pré-ésotériques, maintenues en vie par l’école Tendai, et ont choisi parmi elles la branche qui semblait leur offrir le meilleur chemin vers le salut, créant ainsi leurs propres groupes issus de cet ensemble d’enseignements.

Tel était donc l’état du bouddhisme japonais aux XIIe et XIIIe siècles. Si on considère le zen comme une sorte de version Mahayana des enseignements originaux de Shakyamuni, nous pouvons dire que l’essence originelle des idées bouddhiques a été réintroduite dans la religion japonaise à cette époque, du moins en partie. Elle a donc remonté le temps, de l’ésotérisme aux doctrines Mahayana, puis encore plus loin, jusqu’aux dits du Bouddha historique, bien qu’ils n’aient été enseignés que sous une forme partielle. Cette spécificité du développement religieux du Japon a constitué un mouvement tout à fait paradoxal dans la longue histoire du développement de la foi à travers l’Asie.

Cette situation s’est ainsi poursuivie jusqu’au XIXe siècle. Ensuite, pendant les années qui ont suivi la Restauration de Meiji (1868), le Japon s’est de nouveau ouvert au monde et a activement cherché à importer les idées et les connaissances des autres pays. Pour la première fois, des informations sur l’école Theravada, descendante directe de la religion d’origine en Inde, sont arrivés dans le pays par le Sri Lanka et l’Asie du Sud-Est, et le bouddhisme japonais est donc retourné à son point de départ. En observant l’histoire de la religion au Japon sous cet angle, celle d’un ensemble de doctrines qui remontent le temps pour retourner à leurs origines indiennes, on peut d’une certaine façon comprendre la tendance générale du développement du bouddhisme dans le pays. Le résultat de cette longue histoire ? Cette religion englobe au Japon un compendium d’à peu près toutes les pensées bouddhiques, des approches philosophiques de l’illumination proches des enseignements originels du Bouddha historique jusqu’aux courants ésotériques et tout ce qui s’ensuit. Dans ce sens, on peut dire que le bouddhisme japonais est un palimpseste de l’histoire culturelle et intellectuelle du pays, et une incarnation vivante des nombreuses approches que les différents peuples d’Asie ont utilisé pour tenter de résoudre les mystères de l’existence pendant plus de 2 600 ans d’histoire.

(Photo de titre : des moins bouddhistes en méditation dans un dôjô du Zuisen-ji, un temple de l’école Rinzai situé à Inuyama, dans la préfecture d’Aichi © Yomiuri Shimbun/Aflo)