Le bouddhisme comme sujet d’étude
Au même moment, cette période de paix et de stabilité a encouragé les chercheurs à étudier le bouddhisme de manière plus objective, et les savants ont commencé à s’intéresser à la véritable nature de cette religion. Listons à présent quelques uns des importants développements académiques de cette période.
Analyse scientifique des textes bouddhistes
Durant cette époque, de nombreux moines érudits ont apporté d’importantes contributions à la compréhension du bouddhisme. Ils ont soumis l’immense corpus de textes bouddhistes à une étude philologique particulièrement rigoureuse, produisant des éditions savantes de ces écrits et développant les études religieuses en tant que domaine de recherche digne d’intérêt. Les documents qu’ils utilisaient étaient limités à des traductions chinoises (en effet, très peu de savants japonais de cette époque avaient accès aux textes en langue indienne) mais même ainsi, une nouvelle perspective avait pu être établie, traitant le bouddhisme comme un sujet d’étude sérieux.
Mouvements de restauration du Vinaya Pitaka
Comme précédemment mentionné dans cette série, l’une des particularités du bouddhisme au Japon est l’absence d’une véritable sangha, une communauté de moines. Le code de discipline du Vinaya Pitaka, conçu pour maintenir la discipline et l’ordre au sein de la sangha, n’avait donc pas de force effective au Japon. Certains moines ont alors commencé à reconnaître les inconvénients de cette lacune, ce qui a conduit à un mouvement visant à rapprocher le bouddhisme japonais des enseignements originels du Bouddha historique. Ce mouvement, particulièrement présent au sein de l’école Shingon, n’a finalement pas abouti au renouvellement d’une véritable sangha au Japon. ll a toutefois au moins réussi à donner naissance à une petite communauté de moines, qui avait compris qu’un bouddhisme sans sangha manquerait éternellement de quelque chose d’essentiel à sa véritable nature.
Rééxamination du corpus mahayana
Certaines personnes qui n’étaient pas des bouddhistes pratiquants, ou qui ressentaient de l’antipathie envers la position de pouvoir et de prestige dont jouissait le bouddhisme sous la domination des Tokugawa, ont également commencé à étudier la religion d’un point de vue critique. Ces savants sceptiques ont été les premiers à avancer l’idée que le contenu du canon Mahayana ne représentait pas les véritables enseignements du Bouddha historique. Le plus influent de ces savants était sans doute Tominaga Nakamoto (1715–46). Ce dernier a mené une analyse objective des écritures bouddhistes et a soutenu, sur la base de preuves écrites, que les sutras Mahayana et les commentaires associés n’étaient pas les paroles de Shakyamuni, et qu’elles avaient en fait été écrites pendant plusieurs siècles par une diversité d’auteurs éloignés du Bouddha historique, dans le temps comme dans l’espace. Sans surprise, cette théorie a provoqué une réponse cinglante de la part des autorités bouddhistes de l’époque. Mais l'œuvre de Tominaga a depuis été réévaluée durant l’ère Meiji (1868–1912), et est aujourd’hui considérée comme l’une des découvertes les plus impressionnantes de l’histoire intellectuelle japonaise.
Dans l’ensemble, l’époque d’Edo a été bénéfique pour le bouddhisme japonais, qui a consolidé sa position et son prestige sous la protection du shogunat. Mais lorsque la domination des Tokugawa s’est effondrée dans les années 1860, la ferveur révolutionnaire qui a balayé le pays a apporté avec elle des changements dramatiques sur presque tous les aspects de la vie nationale. Le bouddhisme lui-même n’a pas été à l’abri de ces bouleversements. La religion allait en effet devoir faire face à ce qui a peut-être été sa plus grande crise depuis son arrivée sur l’archipel, comme nous le verrons dans le prochain volet de cette série.
(Photo de titre : un prêtre s’addresse aux membres d’une famille lors de funérailles bouddhistes. De nombreuses familles japonaises appartiennent aujourd’hui encore au même temple et à la même école qui leur avaient été assignés dans le cadre du système danka de l’époque d’Edo. Pixta)
