La vallée de la mort
Aujourd’hui, quelque 80 % des gens meurent à l’hôpital. Commencer et achever sa vie dans un cadre médical est devenu la norme dans notre société. On aura du mal à nier que, dans nos modes de vie modernes, nous avons partiellement renoncé à notre force vitale crue, instinctive, animale, en échange de la sécurité et de la tranquillité d’esprit. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir le sentiment que nous avons abandonné quelque chose de précieux que nous aurions mieux fait de préserver.
De nos jours, bien des gens ont pris l’habitude de se précipiter chez le docteur dès qu’ils ressentent le moindre changement par rapport à leur condition physique habituelle. On leur fait passer des tests avec les derniers équipements médicaux, on donne un nom à leur maladie, et on les reconnaît comme invalides affectés d’une panoplie bien identifiée de symptomes. Dans bien des cas, ils poussent un soupir de soulagement. On leur fait ingurgiter un invraissemblable assortiment de médicaments, on leur inflige des opérations et des programmes de réhabilitation, et parfois même un confinement au lit et le sommeil jusqu’à l’au-delà.
Mais le Japon est d’ores et déjà l’une des sociétés les plus âgées du monde, et il en résultera inévitablement une forte élévation du taux de mortalité dans les décennies à venir. Les hôpitaux risquent de ne plus être en mesure d’offrir aux gens un endroit où venir et mourir. Nous devons porter un regard honnête sur la réalité et nous demander comment et où nous souhaitons achever nos vies.
Je me souviens d’une expérience que j’ai eue lorsque j’avais 22 ans. Je travaillais alors sur un site de construction, et j’ai marché sur un panneau de contreplaqué de faible épaisseur qui recouvrait un trou béant dans le sol du cinqième étage du bâtiment sur lequel nous étions en train de travailler. Avant que je réalise ce qui m’arrivait, je suis tombé en arrière dans le trou et me suis retrouvé au quatrième étage. Alors même que j’avais peur de mourir, j’ai été envahi par une étrange sensation de calme et de tranquillité. Cela n’a sans doute duré que le temps d’un ou deux battements de cœur, mais c’était comme si il y avait quelqu’un d’autre — un autre moi — qui me regardait tomber, contemplant cette scène comme un film au ralenti. L’intégralité de ma vie m’est apparue en un éclair. Cela ne dura qu’un bref instant, mais je plongeai dans l’infini. Et cette pensée me vint à l’esprit : c’est ainsi que les gens meurent.
Ce n’est que par la suite que j’ai compris le sens de ces brefs instant qui semblaient éternels, lorsque j’ai lu des récits écrits par des gens qui avaient frôlé la mort. Si la mort est quelque chose d’aussi doux et indolore que cela, faut-il vraiment en avoir une telle peur ? Je préfère voir la mort comme quelque chose qui se tapit dans le silence en attendant de nous emporter doucement.
Depuis ma petite enfance, je nourris la croyance qu’à leur mort les gens rejoignent les étoiles. Il y a bien longtemps de cela, un fragment provenant de l’une des étoiles qui dérivent dans les cieux au-dessus de nous est tombé sur terre, et les substances qu’il contenait sont devenues les graines de toute vie. Il y a 3,8 milliards d’années, les premiers organismes unicellulaires se sont formés quelque part en mer. Tout au long d’une période d’une durée hallucinante, ces cellules ont évolué pour engendrer les dizaines de millions de formes de vie qui nous entourent aujourd’hui. Telle est l’histoire épique de la vie sur terre.
Parfois, quand je lève les yeux vers le ciel nocturne, je m’interroge sur la simple réalité de nos vies, sachant que tout vient de l’espace et y retournera un jour. Peut-être ne pourrait-il y avoir de meilleure période que la vieillesse pour permettre à l’imagination de s’envoler et de se plonger dans l’étrange histoire de notre voyage aller et retour depuis l’espace jusqu’aux cellules terrestres. Avec de telles pensées derrière la tête, j’entends me servir de cette série pour visiter les confins de notre socété vieillissante, et pour réfléchir à ce que veut dire vieillir dans une société qui est elle-même plus vieille et plus fragile que toutes celles qui l’ont précédée au cours de notre histoire.
(Photo de titre : une vieille femme clouée au lit dans un centre de soins infirmiers pour personnes âgées. Toutes les photos : © Ônishi Naruaki)









