Toilettes, bière et plus encore

Lorsque j’arrive à Ebisu, je m’arrête toujours pour soulager ma vessie car Ebisu est, entre autres choses, à l’avant-garde dans cette catégorie particulière, étant l’un des lieux du projet The Tokyo Toilet (un ensemble de 17 toilettes publiques créées par des architectes et designers célèbres comme Kuma Kengo et des lauréats du prix Pritzker tels que Andô Tadao, Ban Shigeru, Itô Toyoo et Maki Fumihiko). Quatre d’entre elles se trouvent très près de la gare d’Ebisu.

Tamura Nao a conçu l’une des toilettes publiques pour le Tokyo Toilet Project.
Tamura Nao a conçu l’une des toilettes publiques pour le Tokyo Toilet Project.

Certes, ces 17 installations design ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan des toilettes publiques de Tokyo. Shibuya à elle seule compte 186 installations indépendantes (dans la rue ou les parcs), soit environ 12,3 par kilomètre carré, alors que les 23 municipalités centrales en comptent en moyenne environ 8 par kilomètre carré (à titre de comparaison, Paris en compte 6,7). De plus, Tokyo compte environ 53 toilettes publiques indépendantes pour 100 000 habitants, contre 14 à Londres.

Ebisu incarne l’esprit raffiné et privilégié des habitants de l’ouest de Tokyo (des gens aux sensibilités délicates, aux poches bien garnies et aux goûts sophistiqués), il est donc parfaitement logique d’accéder à son plus grand complexe commercial et culturel par une passerelle roulante couverte de 400 mètres de long.

Lorsque vous arriverez enfin au bout de la passerelle pour atteindre le Yebisu Garden Place, vous saurez directement que vous n’êtes plus à Shibuya : espaces ouverts, larges avenues, et beaucoup d’arbres (du moins, selon les standards de Tokyo).

L’endroit est un complexe urbain élégant combinant bureaux, magasins, restaurants, un musée et une place pittoresque.
L’endroit est un complexe urbain élégant combinant bureaux, magasins, restaurants, un musée et une place pittoresque.

Une promenade en pente douce mène à une grande place centrale couronnée par une arche de verre spectaculaire. Surplombant cette scène, on trouve le Château Restaurant Joël Robuchon, réplique d’un palais français de l’époque Louis XVI abritant trois restaurants étoilés Michelin. Curieusement, je n’ai jamais vu une seule personne s’aventurer à l’intérieur du faux château…

Et dire qu’Ebisu avait des origines beaucoup plus modestes ! Yebisu Garden Place était autrefois le site de la brasserie Dainippon, l’ancêtre de Sapporo Beer, et le nom de la gare et du quartier (sans le Y, qui vient de l’orthographe ancienne de la langue) provient de l’une des plus anciennes marques de bière du Japon.

La gare elle-même a été ouverte en 1901 dans le but exclusif d’expédier cette bière. Le service passagers a commencé en 1906 (la même année où les chemins de fer japonais ont été nationalisés), mais il était principalement utilisé par les employés de l’usine pour se rendre au travail. Enfin, la gare d’Ebisu a été intégrée à la ligne Yamanote en 1909.

Opulence tranquille sur le chemin de Meguro

Comme cela arrive souvent autour de la ligne Yamanote, le chemin de fer divise Tokyo en deux environnements très différents. Entre Ebisu et Meguro, par exemple, le côté extérieur est le quartier commercial, avec beaucoup de magasins et de restaurants abordables, tandis que le côté intérieur est une zone d’opulence tranquille, où les signes de richesse sont discrets mais absolus.

Ebisu et Kami-Ôsaki sont avidement prisés par les résidents de la classe supérieure, parce qu’ils combinent un emplacement central et un accès à des commerces haut de gamme et à des restaurants gastronomiques avec une atmosphère raffinée, tout en offrant une certaine discrétion. C’est la maison de célibataires fortunés, de couples puissants, des cadres étrangers et des professionnels créatifs qui vivent dans des tours élégantes comme la Parkhouse Ebisu ou dans des appartements de luxe à faible hauteur. Les appartements modernes de deux chambres dans de nouvelles tours de luxe vont de 700 000 à 1,5 million de yens par mois (4 000 à 8 500 euros environ).

Vie de luxe dans les tours d’Ebisu (© Pixta)
Vie de luxe dans les tours d’Ebisu (© Pixta)

Cependant, même la « tribu d’Ebisu » (jeunes, musclés, créatifs et ambitieux du monde de la tech, amateurs de cafés de troisième vague et de vins naturels) ne peut que rêver de vivre à Kami-Ôsaki. C’est ici que les gens qui ont déjà tout choisissent de vivre.

Familles japonaises riches, dirigeants d’entreprise, et quelques nobles : cette élite recluse, « l’aristocratie murmurante » de Tokyo, discrète et ultra-privilégiée. Dans un monde de plus en plus dominé par des riches tape-à-l’œil et voyants, Kami-Ôsaki est l’un de ces endroits où la richesse ne rugit pas. Elle glisse en silence, avec ses semelles de cuir, derrière des portails en fer forgé ou en métal noir, des haies hautes et des murs de pierre. Il n’y a pas de zones commerciales animées ici, mais plutôt des ambassades, des écoles privées et des domaines historiques. Les maisons individuelles peuvent y dépasser les 2 milliards de yens (11,6 millions d’euros), et les locations ne sont souvent même pas listées publiquement, étant gérées par des agents privés hors marché.

En me promenant dans ces rues extrêmement calmes et discrètes, j’ai l’impression d’être tombé dans un trou de ver et d’avoir été transporté dans un univers parallèle. De grandes maisons (de véritables manoirs, pas les manshon japonais ordinaires qui sont de simples condominiums !) se disposent le long d’une route dorée. Des allées de gravier se trouvent derrière des portails en fer forgé sur lesquels des caméras de vidéosurveillance remplacent les bêtes héraldiques. Les voitures de luxe importées sont présentes partout. L’une d’elles glisse silencieusement devant moi le long d’une colline bordée de cerisiers. Vous ne trouverez pas ce quartier sur les cartes touristiques. Et c’est exactement pour cela que l’ancienne aristocratie japonaise y vit.

(Photo de titre : Yebisu Garden Place, juste au sud-ouest de la gare d’Ebisu[photo de Pixta]. Toutes les photos : © Gianni Simone, sauf mentions contraires)