Une famille qui traverse les frontières

Le monde vu à hauteur d’enfant, dans une vision très décomplexée et sans pathos, tel est le style narratif de L’Arabe du futur. Les coutumes, les particularismes de chaque communauté, en Libye, en Syrie, en France, les cruautés enfantines, dans un trait simple, une tonalité vivante, une expression d’une grande fraîcheur.

« Vous pouvez dire énormément de choses à hauteur d’enfant, car les enfants disent tout ce qu’ils trouvent terrible. J’ai dessiné en creusant le plus loin possible mes souvenirs, et je me suis aperçu que la mémoire de la petite enfance était très animale. Elle est basée sur l’ouïe, la vue et l’odorat. Les odeurs des maisons et des rues. L’odeur des parents, des oncles et des tantes. Mes tantes syriennes avaient toutes une odeur de transpiration différentes, et moi, l’odeur que je préférais, c’était celle de la tante qui était la plus gentille. Avec les progrès, l’hygiène et les déodorants sont arrivés et petit à petit les odeurs ont disparu de la vie quotidienne. C’est pourquoi je voulais que les sensations animales soient présentes dans ma bande dessinée. »

Les pages 7 et 64 de la version japonaise de L’Arabe du futur tome 2. Apprendre à lire et à écrire l’arabe dans une école primaire en Syrie. (©Allary Éditions, Takanori Uno, Kadensha)
Les pages 7 et 64 de la version japonaise de L’Arabe du futur tome 2. Apprendre à lire et à écrire l’arabe dans une école primaire en Syrie. (©Allary Éditions, Takanori Uno, Kadensha)

Concernant les odeurs, nous avons parlé des différences dans les conceptions de l’hygiène entre le Japon et la France.

« Les Français font des blagues sur la propreté des toilettes japonaises. Les Français, quand ils inventent des toilettes, ils pensent à une cuvette avec un trou et ils s’arrêtent là, ils ne vont pas plus loin ! Les Japonais se demandent comment faire pour que ce soit encore mieux. Et c’est valable pour tout. Je crois qu’on devrait s’inspirer de cette façon de penser. Les Français sont insatisfaits et critiquent toujours tout (rires). En revanche, ils aiment lire plus que partout ailleurs. Ils s’intéressent au monde extérieur, ils accueillent facilement les gens de l’extérieur. Il y a beaucoup de mélange en France, c’est un pays très ouvert. Je n’aurais pas pu écrire cette bande dessinée dans un autre pays. La France, c’est le pays où je suis heureux. »

(à gauche) L’Arabe du futur - Une jeunesse au Moyen-Orient, tome 1 (1978-1984). (à droite) L’Arabe du futur - Une jeunesse au Moyen-Orient, tome 12(1984-1985) ©️Allary Éditions
Les couvertures des deux premiers tomes de L’Arabe du futur en japonais (©Allary Éditions, Takanori Uno, Kadensha)

L’Arabe du futur est le plus gros succès de la carrière de Riad Sattouf, et il a été accueilli par des lecteurs qui n’étaient pas particulièrement portés vers la bande dessinée jusque-là. L’auteur lui-même ne s’explique pas vraiment ce qui a fait que ce livre a touché tant de gens. Peut-être parce qu’ils se sont intéressés et ont été émus à cette histoire de famille à cheval entre deux cultures. Le fait est que chaque fois qu’il a l’occasion de parler de ce livre, on lui pose des questions sur sa propre identité.

« L’écrivain Salman Rushdie a dit : "L’homme n’a pas de racines, il a des pieds". Moi, c’est pareil, avant d’être Français ou Syrien, je suis dessinateur de bandes dessinées. C’est ma première identité. Je me sens beaucoup plus proche d’un mangaka japonais que de ma boulangère française. Cette fois, au Japon, j’ai parlé à de nombreuses personnes qui font le même métier que moi, j’ai eu la confirmation que nous avons presque tous la même façon de vivre, nous pensons aux mêmes choses. Même si nos pays sont différents, nous sommes comme une même famille. J’aime beaucoup rencontrer des gens comme cela, cela me rend heureux. »

(Interview et texte de Matsumoto Takuya, de Nippon.com. Photo : Hanai Tomoko)