« L’Arabe du futur » est l’un des plus grands succès de la bande dessinée française de ces dernières années. Son succès s’est rapidement étendu au monde entier, jusqu’à atteindre le Japon où l’album a reçu le Prix d’Excellence du festival des Arts médiatiques de l’Agence des Affaires culturelles 2020 et des éloges dithyrambiques. Le tome 2 sort au Japon en avril 2020 et devrait connaître de nouveaux records de succès. Nous avons rencontré l’auteur, Riad Sattouf, lors de son passage au Japon l’automne dernier.

Une bande dessinée au succès planétaire débarque au Japon

Le premier tome de L’Arabe du futur de Riad Sattouf est sorti en France en mai 2014 et a remporté le Fauve d’Or du Meilleur album au festival International de Bande Dessinée d’Angoulême 2015. Conçue pour se développer sur 6 tomes, la série compte 4 tomes sortis jusqu’à aujourd’hui, et le tome 5 doit sortir en octobre 2020. Traduite dans plus de 22 langues, c’est un best seller mondial avec plus de 2 millions d’exemplaires vendus. La version japonaise a été très bien accueillie, le tome 1 en juillet 2019, et le tome 2 le 20 avril 2020.

L’actualité du tome 2, qui vient de paraître, est l’occasion de sortir des placards une interview de Riad Sattouf que nous avions réalisée en octobre 2019, à l’occasion de sa visite au Japon, où l’Institut Français de Tokyo l’avait invité à participer à son festival littéraire « Feuilles d’automne » pour fêter la sortie japonaise de L’Arabe du futur.

« Je suis déjà venu deux fois au Japon, il y a déjà bien longtemps. Mais c’est la première fois que je viens pour raison professionnelle, c’est donc une émotion particulière, pour moi. L’Arabe du futur était déjà traduit en plusieurs langues, mais pas encore en japonais. Cinq ans plus tard, enfin, ce rêve se réalise ! »

Après le cinéma, retour à la BD

Né en 1978, Riad Sattouf a fait ses débuts de dessinateur en 2000. Au début, il travaillait avec un scénariste, puis, à partir de 2003, il signe à la fois les histoires et les dessins, confirmant régulièrement ses progrès dans la voie de jeune auteur de bande dessinée. Titulaire d’espaces réguliers dans des grands journaux ou magazines, et de nombreuses récompenses, il fait également preuve d’un énorme talent comme metteur en scène de cinéma avec Les beaux gosses en 2009. Le film est sélectionné à la Semaine des réalisateurs du Festival de Cannes, puis lui vaut un César du Meilleur premier film.

Les deux films écrits et réalisés par Riad Sattouf ont bénéficié d’une sortie limitée au Japon, à l’Institut français. Même si son second film Jacky au royaume des filles a été un échec commercial, il est considéré par certains comme un film culte. (© Pathé Distribution / © Kate Barry)
Les deux films écrits et réalisés par Riad Sattouf ont bénéficié d’une sortie limitée au Japon, à l’Institut français. Même si son second film Jacky au royaume des filles a été un échec commercial, il est considéré par certains comme un film culte. (© Pathé Distribution / © Kate Barry)

« Grâce au succès des Beaux gosses, j’ai pu faire un deuxième film, qui, lui, a été un échec terrible. Personne n’est allé le voir et tout d’un coup j’avais beaucoup moins d’amis (rires). En revanche, comme je suis resté longtemps sans aucune autre proposition, je me suis dit que puisque j’ai beaucoup de temps devant moi, autant me mettre à cette bande dessinée à laquelle je pense depuis si longtemps. Ça a donné L’Arabe du futur. À ce moment, un ami qui n’était pas encore dégoûté de moi a monté sa petite maison d’édition et l’album est sorti. Le succès a été immédiat. »

Riad Sattouf, né de père Syrien et de mère Française, a passé son enfance en Libye, en Syrie et en France. L’Arabe du futur est une autobiographie. Le tome 1 se déroule de sa naissance à ses 6 ans. Le tome 2 commence à son entrée à l’école primaire et couvre une période d’environ un an. Ses parents se sont connus à Paris où son père faisait ses études. Peu de temps après la naissance de Riad, toute la famille a déménagé en Libye, puis en Syrie. Riad ayant commencé l’école primaire en Syrie, il a d’abord appris à lire et écrire en arabe, ce n’est qu’à l’adolescence qu’il est revenu en France.

« En Libye et en Syrie, tous les enfants étaient fans de films tokusatsu (science-fiction à effets spéciaux analogiques) et de dessins animés japonais : Spectreman, ou Yamato, le cuirassé de l’espace, le dessin animé de Matsumoto Leiji qui ne passait pas en France. Ce n’est que peu après 10 ans, quand je suis rentré en France, que j’ai découvert la bande dessinée moderne et les mangas. J’ai appris à lire et à écrire en français avec Tintin. J’habitais à Rennes, mais je faisais spécialement le voyage à Paris pour aller dans une librairie de manga qui existait à l’époque, Tonkam. Uno Takanori, le traducteur de L’Arabe du futur en japonais, travaillait dans cette librairie. »

Une bande dessinée pour parler de soi

Riad Sattouf a lu énormément de mangas depuis qu’il est tout petit, mais une fois devenu adulte, ses préférés sont les récits autobiographiques de Mizuki Shigeru sur son enfance et la guerre, et Journal d’une disparition de Azuma Hideo (2005). L’histoire de cette disparition que Azuma racontera deux fois, a été traduite et publiée en France en 2007. Elle fut une influence décisive pour Sattouf.

« J’aime les livres qui racontent des faits sans jamais les juger, sans dire ce qu’il faut penser au lecteur. Le Journal d’une disparition de Azuma Hideo m’a débloqué pour faire L’Arabe du futur. Avec ce récit d’une époque de sa vie où il était vagabond, il m’a fait comprendre qu’on pouvait raconter une histoire triste en étant quand même un peu marrant. Alors moi aussi, je pouvais raconter ma vie dans le monde arabe en racontant les épisodes tels quels, en laissant les lecteurs se faire leur propre idée. »

Le titre, L’Arabe du futur, vient d’une parole du père qui investit ce rêve dans son fils. Le père de Riad était un homme complexe, un enseignant qui avait un doctorat de la Sorbonne, mais qui d’un autre côté était contre la démocratie, aimait les grands dictateurs. La figure de ce père est dépeinte avec beaucoup d’humour à travers les yeux du jeune Riad, sur la toile de fond des événements historiques qui se sont déroulés à l’époque en Libye et en Syrie.

Les pages 7 et 11 de la version japonaise de L’Arabe du futur. Chaque pays est associé à une couleur particulière : les épisodes libyens sont jaunes, la France gris bleu, la Syrie rose. (©Allary Éditions, Takanori Uno, Kadensha)
Les pages 7 et 11 de la version japonaise de L’Arabe du futur. Chaque pays est associé à une couleur particulière : les épisodes libyens sont jaunes, la France gris bleu, la Syrie rose. (©Allary Éditions, Takanori Uno, Kadensha)

« Moi, je soutiens la démocratie, bien sûr, j’ai horreur du populisme, et je pense que c’est parce qu’on vit dans une époque où les gens sont attirés par tout ce qui est simpliste qu’il est important de décrire les gens comme mon père. Mon père ne parlait que de politique, toute la journée, des politiciens qu’il adorait. Et c’est comme ça que j’ai grandi en me familiarisant avec les questions politiques dans lesquelles baigne le monde arabe. Je me disais même que peut-être, un jour, mon père pourrait devenir président. »

Si Riad a grandi dans la fascination pour ce père dans sa petite enfance, en grandissant ses idées politiques ne l’ont pas beaucoup influencé.

« Je crois que la chance que j’ai eue, c’est que j’ai tout de suite adoré faire des dessins et lire des livres, dès que j’ai commencé à prendre conscience des choses, et que je me suis choisi une identité personnelle au lieu de me demander si j’étais Français ou Syrien. Même pendant mon enfance je m’étais dit : “Tiens je vais faire des livres et ça va être mon peuple”. »