La dignité retrouvée de l’intérieur
La pandémie de coronavirus ayant éclaté peu après la diffusion du documentaire, les contacts avec les habitants de Kurokawa ont été interrompus. Mais lorsque les restrictions les plus contraignantes ont pris fin, en octobre 2023, une nouvelle a surpris Hiroyuki. Yasue* Reiko, l’une des trois victimes encore en vie, l’a contacté pour lui dire qu’elle était d’accord pour le rencontrer. [*NDLR : le nom Yasue est très courant dans le village et n’implique pas que celles portant le même nom de famille soient liées par des liens familiaux.]
Reiko avait déjà accordé une interview Matsubara en 2019, mais à l’époque, elle avait posé comme condition de ne pas révéler son nom ni son visage. Elle refusait de remettre les pieds à Kurokawa et n’avait pas assisté à la cérémonie d’inauguration de la stèle commémorative.
Hiroyuki avait toujours voulu présenter ses excuses à Reiko comme aux autres, au nom du groupe et de ses parents, mais chaque fois qu’il avait essayé de la contacter, elle avait refusé de le rencontrer, prétextant des raisons de santé.
« Lorsque j’ai accompagné Hiroyuki pour rendre visite à Reiko, j’ai été surprise de constater que, par son attitude et sa façon de parler, elle était complètement différente de celle qu’elle était quatre ans auparavant. Elle avait retrouvé le sourire, son expression était douce, comme si elle était une autre personne, elle était même capable de plaisanter. »
Ce changement était dû à une lettre que sa petite-fille lui avait adressée après avoir découvert le passé de sa grand-mère dans un livre.
« Reiko n’avait jamais pu en parler à sa famille et avait gardé sa souffrance pour elle seule. Cependant, lorsqu’elle comprit que sa petite-fille comprenait sa douleur et était fière d’elle, le sourire lui est enfin revenu. Il est facile de parler de dignité restaurée, mais restaurer sa dignité est toujours difficile à réaliser dans la société réelle. Le voir se réaliser en direct est une occasion rare. »
La fin d’une vie mouvementée
C’est évidemment grâce à l’exemple donné par Yasue Yoshiko et Sato Harue que Reiko a pu elle aussi s’exprimer avec assurance. Satô Harue est décédée en janvier 2024, à l’âge de 99 ans. Le film montre la scène de sa mort.
Alors que Harue s’apprête à rendre son dernier souffle, Yasue Kikumi, qui l’accompagnait depuis l’époque de la Mandchourie, lui adresse quelques mots. Ayant échappé aux abus sexuels en raison de son jeune âge à l’époque, Kikumi était chargée de préparer les bains dans le bâtiment de réception. Dès cette époque, elle était parfaitement consciente que ses « grandes sœurs » étaient sacrifiées à sa place, et leur a toujours témoigné une profonde gratitude et un immense respect. La caméra immortalise les derniers instants de Harue, réconfortée par ces paroles. Jamais vous n’avez vu une expérience plus intense devant un écran.
Le courage des femmes, la transmission de l’histoire, le rétablissement de la dignité. Autour de ces thèmes, la réalisatrice a décidé de rassembler les images qu’elle avait tournées pour en faire un film qui resterait dans les mémoires. C’était un devoir fort, déclare la réalisatrice Matsubara Fumie. Sa rencontre avec Harue et le fait d’avoir assisté à ses derniers instants ont multiplier sa motivation.
« Harue a empêché que leur expérience tragique soit enfouie dans les ténèbres de l’histoire. Elle l’a fait non pas en nourrissant de la rancœur, en critiquant ou en se débattant, mais en respectant les positions de chacun. C’est pourquoi la génération suivante a pu leur présenter des excuses sincères. Elle a ainsi vécu presque cent ans. C’est tout simplement incroyable pour un être humain. Bien sûr les questions historiques et de genre sont importantes, mais personnellement, j’ai surtout été impressionnée par son attitude de vie. »
Site officiel : https://kurokawa-onnatachi.jp/
Bande-annonce
(Photo de titre : extrait du film « Les femmes de Kurokawa ». Satô Harue [au premier rang, à l’extrême droite] et 15 autres jeunes femmes contraintes à des services sexuels pour des soldats soviétiques. Toutes les photos : © TV Asahi, sauf mention contraire)





