De tragédies théâtrales japonaises aux légères comédies françaises, Oida Yoshi illumine de sa présence toutes les scènes et les films dans lesquels il apparaît depuis un demi-siècle. Dans son dernier film, le comédien de 86 ans donne la réplique à une fille de... 77 ans plus jeune que lui ! À son vénérable âge et avec si longue expérience, nous en avons profité pour l’interroger sur le métier d’acteur, sur sa vision du monde et sur les jeunes d’aujourd’hui, des questions auxquelles il a répondu avec une grande franchise !

Le vieil homme et la petite fille

Eki made no michi o oshiete (Montre-moi le chemin de la gare), réalisé par Hashimoto Naoki est l’adaptation du roman d’Ijûin Shizuka. C’est un film d’une très grande chaleur humaine, mettant en scène la rencontre d’une petite fille, Sayaka, interprétée par Niitsu Chise (fille du réalisateur d'animation Shinkai Makoto), qui attend le retour de son chien, et d’un vieil homme qui a perdu son fils mais espère le revoir.

Sayaka (Niitsu Chise) et son chien Lou ©2019 Comité de production du film
Sayaka (Niitsu Chise) et son chien Lou (©2019 Comité de production du film)

Oida Yoshi, son partenaire dans le film, a eu 86 ans cette année. Son personnage, qui tient un café jazz, devient un vrai ami de la petite fille, malgré le fossé des générations. Pour ce rôle, Hashimoto Naoki, le réalisateur, voulait un acteur qui se démarque du « grand-père typique des films et dramas japonais ». Oida, qui mène une carrière active depuis 50 ans en Europe, a été choisi pour sa présence mystérieuse de vieil homme capable de se trouver en phase avec les émotions d’une très jeune fille, et développer une amitié sur un pied d’égalité.

Fuse (Oida Yoshi), fait une confidence sur son fils à Sayaka qu’il vient de rencontrer. ©2019 Comité de production du film
Fuse (Oida Yoshi) fait une confidence sur son fils à Sayaka qu’il vient de rencontrer. (©2019 Comité de production du film)

Quand on a passé les 80 ans, vous savez…

— Vous avez joué dans des œuvres extrêmement exigeantes, littéraires et philosophiques, en particulier au théâtre. Ce film-ci appartient à un genre différent.

OIDA YOSHI  Je suis un acteur, si quelqu’un fait appel à moi, je suis heureux de répondre présent, et de contribuer au niveau de mes modestes moyens à la réalisation d’un bon film. Mes amis sont tous des gens âgés maintenant, mais ils me disent qu’ils ont pleuré en voyant le film. Il plaît à beaucoup de monde, semble-t-il. Mais je n’y suis pas pour grand-chose à vrai dire, c’est surtout grâce à la passion que l’équipe technique a mis dans ce film, à l’exigence du réalisateur, aux efforts du producteur et à une charmante jeune actrice. Sans oublier le chien ! (rires)

©2019 Comité de production du film
©2019 Comité de production du film

— Dans votre livre Mienai haiyû (« L’acteur invisible »), que vous avez écrit il y a plus de 20 ans, vous racontez l’anecdote d’un de vos aînés qui vous donne le conseil suivant : « Ne jamais jouer dans une pièce avec un enfant ou un animal, ils te boufferont. » Cette fois, on peut dire que vous brisez un tabou, alors !

O.Y.  Hé hé hé, c’est vrai, j’ai écrit ça ! Mais, vous savez, à 86 ans, on n’a plus peur de se faire bouffer ! J’adore les chiens, et la petite fille a l’âge de mon arrière-petite-fille. Alors au contraire, me faire bouffer par eux, à mon âge, c’est ce qui peut m’arriver de mieux ! Depuis mes débuts, les grands maîtres de l’art et du théâtre classiques m’ont beaucoup appris, par exemple qu’il vaut mieux mettre ses partenaires en valeur que se mettre soi-même en avant. Alors, que ma partenaire soit une enfant ou pas, j’essaie de lui faciliter la tâche.

— Pour ce film, on parle beaucoup des « 77 ans de différence d’âge » entre les deux acteurs principaux, et on insiste sur votre carrière de comédien, toujours active à 86 ans. Comment réagissez-vous à ces remarques ?

O.Y.  Je ne m’en soucie pas vraiment. Même quand la différence d’âge est importante, j’essaie de travailler comme s’il n’y en avait pas. Cela me semble plus important. En prenant de l’âge, l’habitude et les convenances sociales nous retiennent peu à peu d’exprimer ouvertement nos sentiments, c’est dommage. Plus on vieillit, plus on a tendance à classer les choses, on croit qu’être humain c’est être comme-ci et comme-ça, que la politesse veut que et que la morale dit que. Mais si vous avez le courage de vous déshabiller de tout ça, et de vous montrer tel qu’en vous-même, tout nu, alors, jeune ou vieux, homme ou femme, humain ou non-humain, nos cœurs peuvent communiquer entre eux. Et alors la vie n’est pas si compliquée qu’on le croit.

©2019 Comité de production du film
©2019 Comité de production du film

O.Y.  Tout le monde sait que perdre quelqu’un d’important est un chagrin qui ne guérit jamais, que l’on n’oublie jamais, comme dans le film. Et quand vous avez vécu plus de 80 années, vous en avez plein de ces trous dans le cœur, mais l’être humain a suffisament d’imagination pour combler ces trous. On peut retrouver les gens qu’on a perdus dans le monde de l’imagination, on leur parle dans nos rêves. C’est une faculté que nous possédons, nous autres humains, qui nous permet de dépasser le chagrin, de continuer à vivre. Le film ne nous dit pas seulement que ceux qui restent sont tristes, il nous donne des indices sur comment continuer à vivre.