Jouer n’est pas particulièrement amusant
— Vous avez une très grande expérience du théâtre, mais quelle est pour vous la différence du jeu de l’acteur, entre prise de vue de cinéma et jeu sur scène d’un théâtre ? L’entrée dans la scène est-elle différente ?
O.Y. Au cinéma, le réalisateur est un cuisinier, qui fabrique un plat à partir des ingrédients dont il dispose. Et les ingrédients, c’est nous, les acteurs. Le cuisinier essaie de préparer quelque chose de bon, et pour l’aider, nous essayons d’être de bons ingrédients. Au théâtre, quelque chose de particulier peut apparaître selon le tempo ou selon le contact avec le public dans la salle, chaque représentation est unique. Dans ce sens-là, on peut dire que la responsabilité de l’acteur est plus grande au théâtre. Bon, dire qu’au cinéma l’acteur n’a aucune responsabilité serait sans doute un peu exagéré (rires), mais en tout cas, il y a un peu de ça quand même.
— Jouer au cinéma est plus amusant, alors ?
O.Y. On me demande souvent si j’aime jouer, mais en fait, je ne dirais pas que je m’amuse beaucoup à jouer. Que ce soit au cinéma ou au théâtre, quand le metteur en scène dit « tournez-vous sur la gauche », je me demande comment je vais pouvoir me tourner sur la gauche, s’il me dit « restez debout ici », je me casse la tête à chercher comment je vais pouvoir me lever, à chaque instant, le moindre geste devient une question très sérieuse qui me demande beaucoup d’énergie. Pour moi, cela ressemble au travail du funambule, ce n’est ni amusant, ni douloureux, il faut juste faire attention, un pas après l’autre, de ne pas se casser la figure.
— Vous dites que pour jouer, utiliser ces cinq sens ne suffit pas, il faut aussi utiliser ses « neuf trous » (deux yeux, deux oreilles, deux narines, une bouche, un conduit urinaire, un anus).
O.Y. Comme nous l’apprenons à l’école, nous croyons que nous pensons uniquement avec notre cerveau. Comme si le corps était l’esclave de notre cerveau. Pourtant, notre corps a lui-même une pensée propre, le cerveau ne contrôle qu’une partie de notre pensée totale. Pour penser pleinement, la tête ne suffit pas. Notre vraie pensée est corporelle. Et il faudrait la développer davantage, si l’on veut pouvoir réfléchir en plus grand.
— Vous avez étudié les arts traditionnels comme le nô et le kabuki, mais pas seulement. Les méthodes de respiration du zen et du yoga, le shintô, le bouddhisme tantrique et le ki des arts martiaux aussi.
O.Y. Mon métier d’acteur me permet d’apprendre beaucoup de choses, qui enrichissent ma vie quotidienne. Quand j’étais jeune, tout ma vie était organisée autour de la recherche de moyens pour devenir un meilleur acteur. Aujourd’hui, c’est l’inverse, mon métier d’acteur m’apprend à conduire ma vie quotidienne. Je crois que c’est grâce à ma profession que même devenu vieux, je peux vivre chaque jour calme et serein. Récemment, je me suis dit que je devrais bouger plus, alors j’ai commencé à apprendre le Tai Chi.
Et si les jeunes s’intéressaient un peu plus à la culture ?
— Vous vivez en France. Que ressentez-vous quand vous rentrez de temps à autre au Japon ? Les records de chaleur ont été battus en Europe cet été, je crois ?
O.Y. J’ai fui la canicule et j’ai passé l’été à Hokkaidô. Il a fait 42°C à Paris. Moi, je mourrai dans pas longtemps alors ce n’est pas grave, mais pour les jeunes, c’est terrible. C’est à peu près le seul avantage qu’il y a être vieux (rires). Les années 1970 étaient une époque formidable, nous vivions avec l’espoir que des choses nouvelles allaient advenir. Aujourd’hui, si quelque chose vous donne de l’espoir, prévenez-moi, surtout ! (rires)
— Il y a cette jeune fille suédoise de 16 ans, Greta Thunberg, qui a fait une déclaration aux Nations-unies pour appeler à s’atteler à la crise du changement climatique…
O.Y. Ce n’est pas déraisonnable. Ce qui va se passer dans 50 ans touchera directement les jeunes de sa génération. C’est formidable de pouvoir dire ce que l’on pense ! À propos, cet été, à Hokkaidô, j’ai assisté à un concours de danses folkloriques de jeunes. Et... je ne sais pas… ils se donnaient à fond et c’est certainement très bien de ce point de vue, mais enfin, des étudiants… je me suis demandé s’il n’y avait pas des questions plus importantes, les questions d’environnement, les questions politiques, qui devraient les passionner un peu plus ? Ma foi, ils ont de la chance de vivre dans un pays en paix comme le Japon…
O.Y. Les jeunes d’aujourd’hui veulent à tout prix devenir riche et vivre sans trop de soucis. Ils ne s’intéressent qu’à bien s’habiller, bien manger.... Ce n’est pas un crime, bien sûr, mais du point de vue de notre métier à nous autres, ils devraient tout de même essayer de porter un peu plus leur regard sur les questions culturelles au sens profond du terme. Les événements liés à la culture sont beaucoup moins nombreux au Japon qu’en Europe. Pourtant, les artistes japonais ont énormément de talent et de sens artistique.
— Et donc, dans ce monde si difficile (rires), comment faudrait-il vivre ?
O.Y. Quand vous êtes sur scène, non seulement il faut rester concentré sur la mise en scène, mais il faut également savoir se regarder du dehors, comme à vol d’oiseau. Dans la vraie vie c’est pareil : si on se laisse enterrer sous le poids de la vie, c’est douloureux. Vivre, c’est une accumulation de difficultés, mais pour les voir, il ne faut pas rester le nez dans le guidon, mais plutôt s’éloigner un peu de soi-même, faire un pas de côté. Si vous vous laissez happer par la société, tout peut vite devenir détestable. Mais reculez d’un pas, regardez-vous vous-même, à quel endroit de cette société vous vous trouvez, et vous pourrez vivre dans ce monde difficile, voire parfois horrible, d’une façon beaucoup plus apaisée.
(Photos : Hanai Tomoko, sauf mention contraire. Interview et texte : Matsumoto Takuya, de Nippon.com)
Le film
- Acteurs et actrices : Niitsu Chise, Oida Yoshi, Sakai Maki, Takitô Kenichi, Shiomi Sansei, Ichige Yoshie
- Basé sur l’œuvre d’Ijûin Shizuka
- Scénariste/Réalisateur : Hashimoto Naoki
- Année de production : 2019
- Durée : 125 minutes
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