Le moment où Kitano est devenu une célébrité mondiale
Kitano n’a cessé de regretter l’échec commercial de son premier film en tant que réalisateur, Violent Cop, sorti en 1989, ignoré par la majorité des critiques japonais, même si certains d’entre eux ont loué son caractère novateur. Cela ne l’a pourtant pas découragé, et tout a changé lorsque son film Hanabi a obtenu en 1997 le Lion d’or à la Mostra de Venise. Tout en continuant à régner en maître sur la télévision japonaise, il a commencé à se faire reconnaître au Japon comme « Kitano, personnage célèbre dans le monde entier »
Les créateurs japonais venant d’un autre monde que le cinéma, qu’ils soient musiciens ou écrivains, et qui ont relevé avant lui le défi de la réalisation cinématographique, ont tous renoncé à ce rêve après avoir tourné un ou deux films. Le niveau de ceux de Kitano était d’un tout autre ordre, c’est une évidence, mais l’important ici est de noter qu’il a créé dès le départ un environnement dans lequel il réalisait ses films dans le temps libre que lui laissait son travail à la télévision : voilà ce qui lui a permis de continuer. Il a ainsi pu poursuivre sa réalisation d’œuvres personnelles sans faire aucun compromis, jusqu’à ce que le monde prenne conscience de son talent.
Kitano parle rarement des films qui l’ont influencé, mais les siens montrent qu’il a étudié en profondeur le cinéma hollywoodien et européen. Tout en étant une star de la télévision japonaise (ou peut-être parce qu’il en était une), il ne s’est jamais départi d’une attitude très humble vis-à-vis de l’histoire du cinéma. C’est là que se situe la différence primordiale entre ses films et la plupart de ceux qu’ont réalisé des créateurs venus de domaines autre que le cinéma.
Kitano, qui percevait l’importance d’être un réalisateur de cinéma d’auteur, a choisi pour ses films une tonalité particulière soulignant le bleu, née un peu par hasard, et baptisée par la suite « Kitano Blue » par les aficionados du septième art, dont il s’est servi pendant une époque dans tous ses films. Il a cessé de l’utiliser comme sa marque de fabrique à partir de Dolls, en 2002, probablement non pas parce qu’il était satisfait de sa reconnaissance mondiale grandissante, mais parce qu’il avait mûri en tant que réalisateur.
Une fusion du populaire et de l’artistique
Il me semble qu’une vision radicalement pessimiste et un désir de s’évader de ce monde et de disparaître ont formé le fondement de ses œuvres de ses débuts à sa période intermédiaire. Pour moi, cela reflète avant tout son état d’esprit en tant que star incontestée sur la durée au sommet du monde de la télévision japonaise. Les spectateurs et les critiques de cinéma non-Japonais, libres de tout préjugé à son égard, puisqu’ils ignoraient ce qu’il faisait à la télévision japonaise, ont été profondément touchés par le nouveau genre de poésie qu’ils ont découvert dans ses films.
Outrage Coda, son 18e film projeté en clôture de la Mostra 2017, qui sortira eu Japon en octobre, est le dernier volet d’une trilogie couronnée de succès. Il peut certainement être défini comme une œuvre réalisant cette fusion entre le populaire et l’artistique dont il est question ici. S’il s’était agi du Kitano des années 90, il n’aurait probablement ni eu l’idée de filmer une trilogie à succès, ni envisagé que cela soit possible. Kitano Takeshi a fêté ses 70 ans en janvier dernier. Peut-être se trouve-t-il là où il est aujourd’hui parce qu’il est capable d’exprimer parfaitement cette fusion, qui est l’aboutissement de son long parcours.
(Photo de titre : Jiji Press)

