Des épouses de paysans aux femmes à la maison
Après la guerre, la Constitution japonaise, promulguée en 1947, a modifié l’attitude des Japonais vis-à-vis du mariage. La Constitution stipule que le mariage est fondé sur le consentement mutuel, se maintient grâce à la coopération et s’accompagne de droits égaux pour les deux conjoints.
Minashita Kiriu, professeure de sociologie à l’Université Kokugakuin spécialisée dans l’étude de questions contemporaines comme la pauvreté et le déclin des taux de fécondité, a analysé le cheminement de ce changement. Elle explique que, peu après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la moitié environ de la population japonaise en âge de travailler était employée dans des secteurs primaires tels que l’agriculture, les forêts et la pêche. « Dans les villages agricoles, les femmes mariées passaient en général leur vie comme “épouses de paysans” et elles constituaient un important réservoir de main-d’œuvre, dit-elle. Occupées aux travaux des champs, les femmes avaient peu de temps à consacrer aux soins du ménage. Pour palier à cela, c’était la communauté, en général les agriculteurs à la retraite, qui s’occupaient des enfants. Il était également courant que les aînés prennent soin des cadets. »
Elle souligne que les enfants étaient élevés dans un environnement tout à fait similaire à l’ancien dispositif matrimonial du double domicile (tsumadoikon). Mais la période de croissance économique rapide qu’a connue le Japon a modifié la situation. « À cette époque, le secteur secondaire a pris la prépondérance dans l’économie. Le nombre de travailleurs occupant des emplois salariés a augmenté, et les migrations quotidiennes entre les domiciles en banlieue et les bureaux en centre-ville sont devenues la norme. »
La sociologue observe que, du fait de leur domination sur les entreprises, les hommes bénéficiaient d’une abondance d’opportunités d’emplois, tandis que les offres d’emplois permettant aux femmes de gagner leur vie était limitée. Pour les femmes, la survie économique passait par le mariage, et c’est à cette époque que l’expression « emploi éternel », qui suggère qu’une femme ne prend jamais sa retraite et s’occupe jusqu’au bout de sa maison et de sa famille, a commencé à être utilisée pour désigner le mariage. « Il en a résulté que les couples mariés étaient de plus en plus fréquemment constitués d’un mari employé de bureau qui passait tous les jours de la semaine au travail et d’une femme à la maison qui s’éloignait rarement du domicile familial. »
« Les épouses Shôwa »
L’avènement de la période de croissance rapide de l’économie japonaise s’est accompagné de l’apparition d’une nouvelle conception du travail. Selon Minashita Kiriu, les employés ont dès lors été considérés comme les membres d’une organisation. « Plutôt que d’être assigné à des tâches précises concernant un emploi donné, dit-elle, les salariés s’élèvent sur l’échelle de l’entreprise via des mutations vers un autre service ou un autre bureau régional. Au lieu d’embaucher pour une fonction spécifique, les sociétés distribuent les tâches et font en sorte que les employés reçoivent un flux constant d’affectations. »
Elle ajoute que les lieux de travail au Japon ne se prêtent pas au partage des tâches, d’où la longueur des journées de travail. « La gestion du personnel à la japonaise se caractérise par des pratiques telles que la rémunération à l’ancienneté, l’emploi à vie et les syndicats d’entreprise. Dans ce contexte, les employeurs attachent plus de valeur à l’ancienneté qu’aux compétences ou aux résultats lorsqu’il s’agit de prendre des décisions en matière de promotions ou d’augmentations des salaires. »
Ce mode de fonctionnement, désormais profondément enraciné dans la culture d’entreprise japonaise, s’avère, selon Minashita Kiriu, nettement désavantageux pour les femmes, qui doivent prendre des congés lorsqu’elles ont des enfants, ainsi que pour les gens qui changent d’employeurs. L’émergence d’un effectif de travailleurs qui s’accommodent des longues journées de travail et des mutations vers d’autres services ou d’autres villes a généré un besoin de femmes à la maison tout aussi diligentes dans les tâches domestiques et les soins aux enfants. Ces facteurs sociaux ont façonné les modes de vie et les aspirations d’une multitude de femmes, un segment de la population que Minashita Kiriu englobe dans l’expression « épouses Shôwa », du nom de l’ère Shôwa (1926-1989), qui a été le théâtre de cette mutation. Le nombre de femmes occupées à plein temps à la maison a ainsi continué de croître, pour culminer dans les années 1970.