« Moi aussi, j’ai compris que j’étais un irradié »
Takatô Seiji, un homme âgé de 79 ans qui a joué un rôle moteur dans ce recours en justice, vit dans l’arrondissement de Saeki à Hiroshima. Cet ancien enseignant au lycée a commencé à s’occuper de la question quand il a pris sa retraite en 2002, parce qu’une de ses camarades de classe est venue le trouver pour lui demander conseil. Elle avait remarqué que beaucoup de gens de son village mouraient de maladies inexplicables, ou devenaient grabataires. Ensemble, ils se sont mis à aller voir les malades de l’ancien village de Yahata, non loin du domicile de M. Takatô, à environ 9 kilomètres à l’ouest de l’hypocentre de la bombe.
« J’ai été choqué lorsqu’un homme m’a dit de le laisser tranquille, en m’expliquant que sa maladie était incurable et qu’il n’avait pas les moyens d’aller à l’hôpital. Beaucoup de gens que nous sommes allés voir avaient perdu la volonté de vivre. » Cette zone aussi était à la limite de la zone de forte pluie, et il y avait des habitants qui avaient renoncé à se faire soigner parce qu’ils n’avaient pas de carnet de santé de hibakusha. Quand il leur demandait si la pluie noire était tombée, leur réponse était positive.
M. Takatô a entrepris de créer le « groupe pour la pluie noire de Saeki » afin de parvenir à l’élargissement de l’aide. Une centaine de personnes sont venues à l’assemblée de création, et il explique qu’il a alors réalisé à quel point étaient nombreuses les personnes inquiètes des répercussions de la pluie noire.
Lui-même avait quatre ans au moment de la bombe. Il se trouvait chez lui, une maison juste à l’ouest de la zone de forte pluie, dans le quartier de Kannon du même arrondissement. Il se souvient de l’éclair, du grondement sourd, du ciel rouge au-dessus de la ville, et de l’obscurité qui avait suivi. Il ajoute qu’en toute honnêteté il ne se souvient guère de ce qui est arrivé ensuite.
Dans son témoignage au tribunal, il a déclaré ceci : « J’ai fait une enquête de voisinage parce que je voulais savoir dans quel environnement je m’étais trouvé au moment de la bombe. Une femme qui était alors âgée de 14 ans m’a dit qu’elle était en train de revenir de l’école, que tout était devenu sombre, et qu’elle avait ensuite brossé de son uniforme les cendres, la poussière et les saletés qui tombaient du ciel. Lorsque je l’ai entendue, j’ai pris conscience que moi aussi j’avais ingéré des substances radioactives avec ces cendres et ces saletés. »
Enfant, il était de constitution fragile, et il a été opéré parce que ses glandes lymphatiques étaient enflées. Par la suite, il n’a plus été malade, et il a pu mener sa carrière d’enseignant jusqu’à la retraite. Il dit que cela l’a souvent conduit à se demander s’il était juste qu’il soit à la tête du mouvement alors qu’il ne se souvenait même pas de la pluie noire.
En 2019, on lui a diagnostiqué de l’hypertension, et il a été hospitalisé pendant deux semaines suite à un léger AVC. Cette année, il a dû être ré-hospitalisé parce que son pouls était irrégulier. La maladie cardiaque hypertensive fait partie des maladies à propos desquelles on ne peut exclure l’influence de la radioactivité selon la loi de protection des hibakusha. Il dit que cela lui a fait comprendre que lui aussi faisait partie de ce groupe. Dorénavant, chaque jour compte pour lui, parce qu’il voudrait vivre jusqu’à la conclusion du procès.
Le procès de la pluie noire et une décision historique
Le procès de la pluie noire a débuté en 2015. Il y a eu 22 plaidoyers, et les débats se sont clos en janvier 2020. Le principal point litigieux portait sur la question de savoir si la zone de protection définie par le gouvernement était appropriée.
Takemori Masayasu, l’avocat à la tête du groupe d’avocats des plaignants, explique : « Il n’y a aucune raison de limiter la zone de protection à la zone de forte pluie, et les enquêtes faites pour le rapport Uda qui sont à l’origine de la démarcation mise en place par le gouvernement étaient physiquement et temporellement limitées. Dans la confusion qui a suivi la bombe, il n’y a pas eu d’enquêtes dans les zones plus éloignées où se trouvaient les plaignants. »
Il ajoute : « Si l’on réfléchit à l’intention de la loi de protection aux hibakusha, il ne fait aucun doute que les plaignants devraient être protégés. Les victimes de la pluie noire étaient dans une situation où il est indéniable qu’ils ont subi l’influence de la radioactivité de la bombe, de quelque manière que l’on envisage la question. »
Quatre des 88 plaignants originaux sont décédés dans l’intervalle, et ils ne sont aujourd’hui plus que 84. Parmi eux, 9 personnes le font en tant que descendants de victimes, et trois personnes sont décédées après la clôture des débats. Ce qui revient à dire que des 88 plaignants qu’il y avait au départ, 16 sont morts dans les quatre années qui se sont écoulées depuis le début du procès. Le plaignant le plus âgé a 96 ans (il en avait 21 au moment des faits), et le plus jeune 75 ans (il était âgé de quatre mois). Il y a déjà eu de nombreux procès administratifs à ce sujet depuis la fin de la guerre, mais Takemori Masayasu estime que celui-ci a sans doute valeur de corpus (compilation).
Le procès de la pluie noire s’est conclu par une décision historique le 29 juillet en faveur des plaignants. Le président du tribunal de Hiroshima, Takashima Yoshiyuki, a ordonné au gouvernement de les inclure officiellement comme hibakusha et de les faire bénéficier des mêmes soins de santé que les survivants de la bombe déjà reconnus. Une grande bataille vient de prendre fin.
(Reportage et texte de Ishii Masato, de Nippon.com. Photo de titre : le groupe des plaignants célèbrant leur victoire après le procès de la pluie noire, le 29 juillet 2020. Jiji Press)

