Des inquiétudes persistantes venant de l’étranger
Lorsqu’il s’est tourné vers des marchés lucratifs comme ceux de pays asiatiques, Abe Hidenori a fait certifier son verger Asia Good Agriculture Practice (ASIAGAP ou Bonnes pratiques agricoles en Asie), anticipant la levée prochaine par la Corée du Sud et par Taïwan des sanctions à l’exportation des fruits de Fukushima. Il espère que le succès de ses fruits sur des marchés étrangers exigeants comme les marchés asiatiques renforcera l’identité de marque de ses produits au Japon. Toutefois, il y a encore fort à faire pour redorer l’image de la préfecture à l’étranger; Abe Hidenori en est bien conscient. Encore maintenant, le simple fait de mentionner le nom de Fukushima peut dissuader certains acheteurs. « Quand ils pensent à Fukushima, ils voient des ouvriers en combinaison de protection » explique-t-il. « Les trois premières années après l’accident ont été extrêmement dures mais peu à peu la situation s’est améliorée ».
Dix ans ont passé depuis l’accident à la centrale en mars 2011, mais les opinions négatives sur les produits de la préfecture persistent. Nul ne sait quand les clients d’Asie, et du monde entier, feront à nouveau confiance à 100 %, aux produits de Fukushima. Cependant, Abe Hidenori et les autres producteurs sont prêts à retrousser leurs manches et à relever le défi pour faire ce qu’ils ont toujours fait : promouvoir avec confiance et fierté leurs produits.
Pour les exportations des produits agricoles et halieutiques de Fukushima, le retour de Taïwan est capital. Les fruits ont été particulièrement touchés, notamment les pêches. Avant la catastrophe, Taïwan en importait pas moins de 70 tonnes par an. Mais les producteurs de la préfecture gardent espoir et font confiance à la bonne réputation dont jouissent les produits agricoles et les nombreux restaurants japonais sur place. Ils attendent avec impatience la levée des restrictions en vigueur.
Attirer des consommateurs grâce à la bière
Katô Farm est un bon exemple de nouvelle approche pour raviver l’intérêt des consommateurs pour les produits locaux. Située dans la ville de Minami-Sôma, près de la centrale de Fukushima Dai-ichi même, elle servira à la production du houblon, entre autres, à partir duquel sera produite une bière locale. Katô Kôji et sa femme Emi ont récemment ouvert Yellow Beer Works, dans les environs de la capitale de la préfecture. Les clients peuvent par exemple y déguster la Zasô Ale, une bière fruitée artisanale de style américain.
Les producteurs de bière artisanale sont peu nombreux dans la préfecture. Les deux jeunes entrepreneurs, qui cultivent également du riz à Minami-Sôma, ont vu que cette activité avait un avenir prometteur. Pari gagné puisque depuis l’ouverture de leur bar dans le quartier d’Ôzasô, qu’ils habitent la région ou non, ils sont nombreux à se presser pour goûter à leur bière artisanale, fraîchement versée ou embouteillée. Le couple d’associés reconnaît que la totalité des ingrédients ne provient pas de Minami-Sôma, mais ils sont unanimes sur le fait que le goût, lui, est 100 % local. « La levure mélangée au houblon donne une infinité de saveurs possibles » explique Katô Emi. « Chaque lot est donc différent, garantissant une expérience nouvelle à chaque fois ».
En 2009, la vie de ce jeune couple bascule. Katô Kôji et Emi décident de délaisser la ville pour s’installer à la campagne avec leurs quatre enfants. Ils commencent alors une nouvelle vie et deviennent agriculteurs. Cependant, deux ans plus tard, ils se voient contraints d’adopter une nouvelle approche de l’agriculture, prenant en compte à la fois le vieillissement de la population agricole et les perceptions négatives des produits de Fukushima.
Malgré les nombreux défis auxquels ils sont confrontés, le couple ne se laisse pas abattre, loin de là. « Tout notre riz fait l’objet de contrôles afin que nous puissions le proposer à nos clients en toute confiance » explique Katô Kôji. « Mais malgré cela, il me faut quand même accepter que tout le monde ne veuille pas en acheter ». Pour lui, les mesures de Taïwan ne traduisent en rien une critique de la qualité des produits de Fukushima. Elles sont seulement le résultat d’une politique qui joue la carte de la prudence à l’excès. « Je ne pense pas que cela changera avant dix ou vingt ans. En attendant, nous poursuivrons nos efforts pour regagner la confiance de nos clients. Lorsque les touristes étrangers reviendront à Fukushima, je serai là et je les attendrai avec une bonne bière pression ».
Un vent nouveau
Si les consommateurs japonais n’hésitent plus autant qu’avant à acheter des produits provenant de Fukushima, certaines opinions persistent. Avant la catastrophe, le prix du bœuf de haute qualité de Fukushima rivalisait presque avec celui des célèbres variétés de wagyû, plus connues et provenant d’autres régions. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Cet écart jadis insignifiant est passé à 200 yens par kilogramme, montrant à quel point la préfecture de Fukushima continue de se battre. Le riz et d’autres produits de base, contenant des ingrédients cultivés dans la préfecture ne sont pas épargnés.
Le producteur de fruits Abe Hidenori et le couple de brasseurs Katô sont de bons exemples qui redonnent du baume au cœur aux habitants de la préfecture et redorent l’image de la préfecture de Fukushima. Regagner la pleine confiance des consommateurs ne se fera pas du jour au lendemain, notamment à Taïwan, où les interdictions à l’exportation doivent encore être levées. Il est nécessaire pour les acheteurs, dans et hors de l’Archipel, à regarder par-delà le nom de la préfecture de Fukushima et à récompenser le dévouement et le travail acharnés des producteurs pour regagner la confiance de tous ces dix dernières années.
(Photo de titre : des pommes de la variété Kôtoku fraichement cueillies. Toutes les photos : © Senba Osamu)

