Les efforts d’un couple pour produire du vin naturel
Le vignoble Chiba se situe à environ 10 kilomètres au nord de celui de Kurisawa. Chiba Shinji et sa femme, Eri, ont acheté ce terrain en 2014 avec l’idée d’y planter des cépages tels que le zweigeit, kerner, pinot gris, bacchus et pinot noir.
Shinji était guide touristique au Canada, mais est parti en Europe à la recherche d’une nouvelle vie.
« J’ai atterri dans un vignoble à Würzburg, en Franconie (Allemagne), et je suis tombé amoureux du mode de vie autour du vin et des vignes » raconte-t-il. De retour au Japon, il a effectué une formation dans la cave de vinification d’Obuse (préfecture de Nagano), appartenant à Soga Akihiko, un pionnier de la montée des vins japonais. Il s’est ensuite retrouvé à Sorachi.
Je connaissais les Chiba depuis fin 2017, quand j’avais eu la chance d’être présente pour le débouchage de leur tout premier millésime mis en bouteille au printemps, et je retourne régulièrement les voir. Ils ont connu bien des vicissitudes au fil du temps, et rient encore de la fois où ils avaient cru planter du riesling pour se retrouver avec un raisin noir...
« Pour nous, la priorité est moins la qualité du vin que le défi de garder les vignes en vie et les protéger du gel » dit Chiba Shinji, ne cachant rien de la dure réalité de la vie de vigneron.
Cette fois-ci, nous avons discuté du problème des animaux sauvages. Si les chevreuils et les ratons-laveurs qui mangent les fruits sont les ennemis des vignerons, les pires saccages viennent des lièvres qui croquent les ceps. Même en mettant en place des grillages électriques, ils arrivent à rentrer en passant par dessous. « Il nous est même arrivé de retrouver tout le vignoble couvert d’un couche blanche de sciure là où les lièvres avaient grignoté les ceps. »
Un lièvre est soudain apparu pendant qu’on parlait et le sourire de Shinji s’est évanoui.
Les vins des Chiba ont une acidité qui leur donne de la fraicheur et une minéralité qui évoque le terroir. Les rouges et les blancs ont tendance à être légers, mais ils restent en bouche de façon persistante.
Le goût des vins de Sorachi à la poursuite des tendances mondiales
Tout comme les Chiba, Miyamoto Ryôhei a aussi effectué sa formation au sein de la cave de vinification d’Obuse, dans la préfecture de Nagano. Il avait auparavant travaillé comme cuisinier et pâtissier, mais n’avait jamais oublié les vins qui l’avaient séduit quand il était étudiant à Bordeaux. Et il a fini par devenir vigneron lui-même. En 2012, il a défriché un terrain boisé sur le mont Tappu et y a planté des cépages variés, y compris du pinot noir et du chardonnay.
Natif de Kyûshû, Miyamoto a choisi de s’installer dans le Hokkaidô quand il s’est rendu compte que le pinot noir Nanatsu Mori élaboré à Hokkaidô par Soga Takahiko (le frère cadet de Soga Akihiko, propriétaire dela cave d’Obuse) figurait sur la carte des vins de Noma, à Copenhague, considéré le meilleur restaurant au monde. « La qualité du raisin était extraordinaire. Et puis j’avais goûté au Kurisawa Blanc des Nakazawa. Je me suis dit que si on pouvait y produire de tels vins, ça valait le coup. ».
Les vins blancs de Miyamoto, par exemple le Prism, du chardonnay à 100 %, ou Entre chien et loup qui est principalement du pinot gris, méritent la dégustation. Mais son produit phare est la cuvée Volonté, du pinot noir à 100 %. Il a prêté beaucoup d’attention à la sélection des porte-greffes et de huit clones, et puis à la fermentation (avec ou sans débourbage) et à l’extraction, pour élaborer son vin idéal.
J’ai pu goûter à la cuvée Volonté 2019 qui marie un goût pur de fruits rouges et une structure charpentée évoquant les abricots. En bouche, le vin est juteux mais loin d’être faible. Ce vin qui vient d’une contrée froide est étonnamment chaleureux. Seulement deux ans après avoir été mis en bouteille, il a déjà une profondeur digne d’un vin de dix ans d’âge.
Le fil conducteur de ces quatre vignerons de Sorachi est qu’ils ne lésinent pas sur les efforts pour élaborer des vins naturels.
Afin d’éviter l’utilisation d’engrais artificiels et de pesticides autant que possible, ils travaillent à la main. Les fermentations sur levure sauvage sont lentes, et l’intervention humaine reste strictement minimale pour le reste du procédé également. Ceci permet au vin de témoigner du terroir et du climat de l’année, créant un produit qui impreigne le corps quand on le boit.
Avec la sensation d’un vin qui nous pénètre totalement et la fraîcheur acide typique des vins du Hokkaidô, il ne reste qu’une chose à dire : ils s’accordent parfaitement avec les tendances de la gastronomie mondiale. Je ne pense pas me tromper en affirmant que cela contribuera à accroître la reconnaissance et dynamiser le développement des vins de Sorachi.
(Photo de titre : Nagasawa Kazuyuki et son épouse Yuriko, du vignoble Nagasawa, les producteurs phares des vignobles de Sorachi, à Hokkaidô. Toutes les photos sont de l’auteur de l’article.)



