Évolution des cultures délinquantes au Japon

Parmi les yankee manga qui ont vu le jour à ce tournant et qui sont devenus de grands succès, on peut citer Chameleon (de Kase Atsushi, 1990) et Shippu Densetsu : Tokkô no Taku (scénario de Saki Hiroto, dessins de Tokoro Juzô, 1991).

Les protagonistes de ces deux séries ne sont pas, à l’origine, des délinquants à proprement parler. Au début de l’histoire, ce sont des enfants victimes de brimades qui font leurs « débuts » au lycée.

Chaméléon se déroule à Chiba. Le personnage principal est Yazawa Eisaku. Il n’a pas beaucoup de muscles, ni de courage, mais seulement du bluff et un bon sens de l’humour. Il n’a même pas l’air costaud ni viril. Cependant, grâce à une persévérance de dernière minute et à une malchance récurrente, il réussit et devient un délinquant charismatique qui impressionne les yankees de tout le pays.

Chameleon (à gauche) a été publié en série dans l’hebdomadaire Shônen Magazine de 1990 à 2000, et 47 volumes au total. À droite : Shippu Densetsu : Tokkô-no Taku (« La Légende du blizzard : Taku le kamikaze ») a également été sérialisé dans Shônen Magazine de 1991 à 1997. La série compte 27 volumes au total.
Chameleon (à gauche) a été publié en série dans l’hebdomadaire Shônen Magazine de 1990 à 2000, et 47 volumes au total. À droite : Shippu Densetsu : Tokkô-no Taku (« La Légende du blizzard : Taku le kamikaze ») a également été sérialisé dans Shônen Magazine de 1991 à 1997. La série compte 27 volumes au total.

Asakawa Taku, le héros de Shippu Densetsu : Tokko no Taku, est à l’origine lui aussi un enfant victime de brimades. Il rencontre Narugami Hideto du gang de motards Yokohama gedô (« les hérétiques ») et souhaite devenir plus fort.

Lorsque Taku change d’école, il devient membre d’un gang de motards appelé le Bakuon Kozô (« Les gamins bruyants »), où il est contre toute attente accepté par les grands garçons et développe ses talents cachés de voyous. Il est peut-être inefficace au combat, mais il défend ses amis et a le pouvoir de créer des miracles. L’action se déroule à Yokohama, et la vision du monde est empreinte d’une passion pour « les voyous de l’âge d’or ».

Ces deux séries ont acquis le statut de chefs-d’œuvre légendaires, avec un tirage total de plus de 30 millions d’exemplaires, et continuent d’attirer de nouveaux lecteurs. Cependant, à la fin de la série, la société aussi a évolué de façon spectaculaire.

Le pays dans lequel le pouvoir politique central avait un statut d’État-providence est devenu le pays dans lequel le gouvernement est limité. La société a perdu sa stabilité et s’est transformée en un champ de la libre concurrence. Devenir un salarié médiocre et sans couleur n’est plus un repoussoir pour les rebelles libertaires, c’est un véritable défi à atteindre pour ceux qui s’en contenteraient bien.

Ces changements ont entraîné la perte du statut de « rebelles au cœur pur » des voyous, qui ne sont plus que des violents écrasés par leurs désirs simplets. Les thèmes abordés dans les œuvres de divertissement sont moins la rébellion contre la société des adultes que le désir d’approbation, d’être davantage regardé, et les minauderies plus ou moins charmeuses du moe ont gagné du terrain dans l’expression des personnages. Yankee et moe coexistent et forment alors le socle expressif des magazines pour jeunes.

Dans sa chanson Jyûgo no yoru (« 15 nuits ») de 1983, le chanteur autrefois charismatique et populaire Ozaki Yutaka parlait de voler une moto et de s’enfuir. Les jeunes d’aujourd’hui ne le comprennent plus. Ils répondent : « On ne peut pas voler les affaires des autres ». Dans les zones urbaines en particulier, le yankee devient rapidement une incongruité du passé, mais c’est aussi un signe de maturation et de raffinement de la société.

Nostalgie de l’âge d’or des yankee

Cependant, à une époque où les délinquants ne sont plus considérés comme « cools », le manga Tokyo Manji Revengers (de Wakui Ken, 2017), invente une ère de délinquants et est devenu un énorme succès.

Tokyo Manji Revengers a été publié en série dans le Shônen Magazine de 2017 à 2022. La série a duré un total de 31 volumes avec un tirage total de plus de 70 millions d'exemplaires. Elle est également devenue une série télévisée d'animation, un film en prise de vue réelle et une pièce de théâtre.
Tokyo Manji Revengers a été publié en série dans le Shônen Magazine de 2017 à 2022. La série a duré un total de 31 volumes avec un tirage total de plus de 70 millions d’exemplaires. Elle est également devenue une série télévisée d’animation, un film en prise de vue réelle et une pièce de théâtre.

Ce manga fait le lien entre le passé, où les délinquants brillaient dans toute leur gloire, et le présent, où la société est en train de perdre quelque chose d’essentiel. Le motif fictionnel qui rend cela possible est le saut dans le temps. Le protagoniste, Hanagaki Budô, retourne dans son passé tout en conservant ses souvenirs de l’époque actuelle.

Budô regrette ses choix passés. L’apogée de son existence, c’était lorsqu’il était en deuxième année de collège, ensuite il est retombé dans ses travers. À 26 ans, il a perdu l’estime de soi et gagne médiocrement sa vie en tant qu’employé d’un vidéoclub. Un jour, il apprend que Tachibana Hinata, la seule et unique petite amie qu’il a jamais eue, a été tuée par une organisation antisociale appelée Tokyo Manjikai. Plus tard, Budô est poussé d’un quai de gare. Lorsqu’il se réveille, il est redevenu celui qu’il était 12 ans auparavant.

Nous sommes en 2005. Budô rencontre Sano Manjirô, le leader charismatique du Tokyo Manjikai. À l’époque, Manjirô avait pour idéal de « faire advenir une ère des délinquants », mais dans le futur, le Tokyo Manjikai est devenu une organisation vicieuse qui commet tout type de crime, y compris des meurtres, en toute impunité. Pourquoi a-t-elle changé ? Où cela a-t-il déraillé ? À cause de qui ? Comment sauver Tachibana Hinata ? Pour modifier le futur, Budô décide de prendre lui-même la tête du Tokyo Manjikai.

Tokyo Manji Revengers a été adapté en anime et en film à une époque où « les voyous sont des ringards » et a connu un énorme succès, se vendant à plus de 70 millions d’exemplaires (en janvier 2023).

Ce manga ne glorifie pas la violence. Il dépeint des personnages pris dans un cycle de violences et qui risquent de tomber encore plus bas dans un âge de ténèbres. Il pose également une question : « Qu’est-ce qui est vraiment important pour les gens ? »

D’un autre côté, il est vrai que les histoires de voyous, marquées par la violence, l’amitié et la trahison, ont conquis le cœur des lecteurs et le succès de cette série en est aussi le signe. Aujourd’hui, de nouvelles formes de délinquance sont apparues, comme les bandes criminelles, appelées hangure, qui ne sont plus structurés par les liens fraternels des yakuza d’autrefois, et les sites sans morale.

Qu’est-ce que la société moderne a perdu ? Et que veut-elle, désormais ? La signification de l’énorme succès de ce manga ne nous apparaîtra peut-être que dans 12 ans.

(Photo de titre : les gangs de motards ont connu leur heure de gloire dans les années 1980. Police préfecturale de Hiroshima / Jiji Press. Toutes les photos sont de Nippon.com, sauf mentions contraires.)