Phase 2 : L’essor des industries manufacturières et l’âge d’or de Japan Inc.

Une autre grande organisation économique a vu le jour dans les années qui ont suivi la guerre : le Nikkeiren (Fédération japonaise des associations d’employeurs), fondé en 1948 pour en découdre avec le courant radical du mouvement ouvrier apparu approximativement à la même époque. Par la suite, à mesure que la croissance rapide poussait les salaires à la hausse et que le syndicalisme radical reculait à l’arrière-plan, une ère d’étroite collaboration entre les syndicats et le patronat s’est instaurée sous la tutelle du Nikkeiren.

Sakurada Takeshi (1904-1985), président et directeur général de Nisshinbô Industries, a occupé pendant trois décennies divers postes clés à la tête de l’organisation, avant de se retirer en 1979. Chez les politiciens comme dans le monde des affaires, M. Sakurada avait une réputation d’homme de principes allant droit au but. L’un comme l’autre, MM. Ishizaka et Sakurada ont exercé une forte emprise tout au long des années où le Japon s’est affirmé comme une superpuissance économique grâce à l’essor de ses exportations dans le secteur manufacturier.

Le pouvoir et le prestige des grandes entreprises ont culminé dans les années 1980, quand le Japon s’est imposé comme la seconde puissance économique mondiale et a commencé à rattraper les États-Unis. En vérité, les Japonais aimaient alors à remarquer qu’ils avaient un gouvernement de troisième zone mais une économie de premier ordre. Au cours de ces années, les dirigeants qui se relayaient à la tête du Keidanren se recrutaient au sommet de la hiérarchie des plus prestigieuses entreprises — des sociétés comme Nippon Steel, Toyota et TEPCO. Pour être éligible à ce poste, un dirigeant d’entreprise devait disposer d’une équipe d’au moins cent employés dans une société qui s’était taillé une place au sommet de l’appareil du Keidanren à coup de généreuses contributions annuelles et autres dons politiques. Ces critères excluaient de facto toute candidature qui ne venait pas des rangs des plus grosses entreprises.

Nombre de sociétés membres situées plus loin dans la chaîne alimentaire survivaient en fournissant à ces poids lourds des matériaux et des pièces détachées ou en transportant et distribuant leurs produits. L’empressement des agents subalternes à se conformer aux politiques décidées par le président était d’autant plus assuré si ce dernier était le PDG d’un de leurs plus gros clients.

La mondialisation et les derniers jours de Japan Inc.

Les fondements de la puissance politique du Keidanren ont commencé à se désintégrer dans les années 1990, avec le grand bouleversement de l’édifice politique et économique du Japon consécutif à l’effondrement de l’économie de bulle et à la fin de la guerre froide.

Sur le front politique, le monopole que le PLD exerçait depuis longtemps sur le pouvoir a pris fin en 1993 avec l’arrivée au pouvoir d’une coalition de huit partis menée par le premier ministre Hosokawa Morihiro. Dans ce contexte nouveau et incertain, le Keidanren a choisi de renoncer pour un temps à solliciter les contributions de ses membres pour les redistribuer aux politiciens. Plus tard, après le retour du PLD au pouvoir, il a renoué avec son rôle de collecteur de fonds, mais sur une base quelque peu différente, en se limitant à « recommander » le ou les partis que leurs lignes politiques rendaient aptes à recevoir les contributions des adhérents. Après la victoire électorale remportée en 2009 par le Parti démocratique du Japon, qui s’était engagé à mettre fin aux dons des entreprises, le Keidanren a de nouveau interrompu ses activités de collecte de fonds.

La crise économique n’a pas attendu l’éclatement de la bulle des années 1980. En fait, l’appréciation rapide du yen au lendemain de l’Accord du Plaza, signé en 1985, a précipité le Japon tête la première dans l’ère de la mondialisation, à mesure que les entreprises manufacturières délocalisaient leur production à l’étranger et se lançaient dans des fusions et acquisitions en séries en vue de rester compétitives sur la scène internationale. Dans le même temps, les importations en provenance des pays nouvellement industrialisés ont connu un essor spectaculaire et l’exode des emplois manufacturiers a continué, tandis que le secteur des services et celui de l’information s’emparaient d’une part grandissante de l’économie.

À mesure que la nation plongeait dans la récession et la déflation consécutives à l’éclatement de la bulle économique, il est devenu de plus en plus clair que le « triangle de fer » et les accords collusoires qui allaient de pair faisaient obstacle à la déréglementation et à la relance de l’économie. Bref, l’heure du démantèlement de « Japan Inc. » était arrivée.

Tous ces changements ont grandement entamé la raison d’être du Keidanren. Maintenant que la guerre froide n’est plus qu’un lointain souvenir, le soutien financier accordé au PLD ne peut plus se justifier comme étant le prix à payer pour garder une économie libre. Le Keidanren est aussi en train de devenir obsolète dans son rôle de groupe de pression, dans la mesure où les entreprises japonaises sont moins tributaires de son intercession, étant donné la part de leurs activités qu’elles ont transférée à l’étranger. Outre cela, la place des entreprises manufacturières, qui continuent d’exercer leur contrôle sur l’organisation, ne cesse de diminuer au sein de l’économie de la nation. En tant que président d’un groupe qui fabrique des fibres synthétiques et des matières plastiques, M. Sakakibara est certes en droit de penser que « la fabrication alimentée par l’innovation est la colonne vertébrale du Japon », mais la progression des activités de service et d’information n’en reste pas moins continue.