Atrophie et indécision
En 2002, le Keidanren a fusionné avec le Nikkeiren, qui recrutait ses adhérents dans un milieu très similaire, dans l’idée de constituer un grand lobby japonais des affaires plus léger et plus rationel. Mais sa structure hiérarchique et ses pratiques organisationnelles périmées — fruits de 70 ans d’histoire — restent profondément enracinées. Aujourd’hui encore, le sommet du Keidanren est sous la coupe de la « vieille garde » du patronat japonais, autrement dit les dirigeants des plus grandes entreprises manufacturières, chimiques et énergétiques, des sociétés aux noms prestigieux issues des conglomérats zaibatsu d’avant-guerre et de la crème des banques et des maisons de titres. Il arrive fréquemment que la transmission des postes de direction se fasse sur un mode héréditaire, d’un dirigeant à son successeur dans la même entreprise.
Outre cela, la présidence du Keidanren, les vice-présidences et d’autres responsabilités de haut niveau sont presque toujours confiées à des dirigeants âgés, qui ont cessé de jouer un rôle actif dans les affaires de leur entreprise et occupent des postes à caractère essentiellement honorifique telles que président ou conseiller du conseil d’administration. M. Yonekura, président actuel du Keidanren et président de Sumitomo Chemical, a 77 ans, soit près d’une génération d’écart avec le premier ministre Abe Shinzô, âgé de 59 ans. Quant au vice-président Kawamura Takashi, le président de Hitachi, âgé de 74 ans, originellement pressenti pour succéder à M. Yonekura, il a fermement décliné cet honneur en prenant prétexte de son âge. « Le Keidanren ne doit pas se transformer en un cercle de vieillards », a-t-il dit. En ce qui concerne M. Sakakibara, qui a été désigné pour être président, il a 71 ans.
L’âge avancé de ses dirigeants constitue un problème pour le Keidanren depuis les années 1970. La solution pour y remédier a consisté à renforcer les responsabilités administratives du Secrétariat, dont le fonctionnement est assuré par une équipe d’employés à temps plein. Quand le patron d’une société adhérente doit prendre la parole devant une commission du Keidanren, le Secrétariat lui fournit le texte écrit de son intervention et n’hésite pas à le reprendre s’il s’écarte un peu trop du manuscrit. Nakamura Yoshio, qui est à la tête du Secrétariat, a pris la présidence du très important Comité des affaires politiques — en plus de ses fonctions de vice-président et directeur général du Keidanren — en l’absence de tout autre candidat à cet emploi parmi les entrepreneurs adhérents à l’organisation. À mesure du vieillissement de ses dirigeants, le Keidanren est tombé sous la coupe de sa propre bureaucratie.
Handicapé par l’âge avancé de ses dirigeants et par l’emprise des bureaucrates, le Keidanren n’a toujours pas réussi à formuler une ligne de conduite pour l’économie japonaise de demain. D’où le manque de cohérence des positions prises récemment par la fédération. Parlant de la politique d’assouplissement monétaire promue par le premier ministre Abe et mise en œuvre par son délégué, le gouverneur de la Banque du Japon Kuroda Haruhiko, le président Yonekura a commencé par la qualifier d’« imprudente », avant de faire volte-face et de se transformer en ardent partisan de cette même politique dès que M. Abe a exprimé son mécontentement.
Exaspéré par la rigidité et la stagnation du Keidanren, Mikitani Hiroshi, président du géant du commerce électronique Rakuten, s’est retiré de la fédération en 2011 pour fonder l’Association japonaise de la nouvelle économie, une organisation axée sur le commerce électronique. La rébellion du Rakuten a renforcé l’impression très répandue que la hiérarchie du monde des affaires de la vieille économie — incarnée par la direction du Keidanren — est en train de se désagréger lentement. Les récents problèmes de succession à la tête du Keidanren constituent un signe supplémentaire de la caducité croissante de l’organisation, ainsi que du malaise et de l’absence de direction dont elle souffre depuis la fin de l’ère Japan. Inc.
M. Sakakibara, le prochain président, est un homme de talent doublé d’un dirigeant d’entreprise accompli, mais les défis qu’il va devoir relever à la barre du Keidanren s’annoncent formidables. Réformer une organisation frappée d’une telle inertie n’est pas une tâche aisée. Et il reste à voir si M. Sakakibara sera en mesure d’exercer une véritable autorité sur le Keidanren, compte tenu de la taille de la société qu’il dirige. En effet, les ventes de Toray ne dépassent guère 1 600 milliards de yens, un chiffre bien inférieur au montant de 10 000 milliards que certains membres considèrent comme approprié pour la société dont est issu le président du Keidanren. À la fin du mois de janvier, la capitalisation boursière de Toray était estimée à la moitié environ de celle du renégat Rakuten.
Le seul espoir qu’il reste aujourd’hui à la fédération réside dans un acte audacieux de destruction créative. Le Keidanren est une organisation qui survit à son rôle historique. Pour retrouver un semblant d’utilité, il faut qu’il adopte une nouvelle mission et reparte à zéro.
(D’après un original écrit en japonais le 2 février 2014.)