Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes

Abe Takekazu, le propriétaire à la quatrième génération de la boulangerie-pâtisserie Yûshindô, a repris ses activités dans une boutique environ deux fois plus grande que celle qu’il occupait lorsque je l’ai interviewé, il y a quatre ans de cela. Mais il se fait des soucis quant aux perspectives d’avenir de son commerce : « Les conditions sont dures aujourd’hui, comme elles l’étaient en 2013. Le point décisif résidera dans notre aptitude à maintenir les ventes à un niveau régulier en dehors de la saison, quand les touristes se font rares. On ne peut pas se permettre de rester assis en attendant que les clients viennent à nous. Nous devons trouver des solutions pour améliorer les affaires en période creuse, par exemple par le biais d’un système de livraisons conçu pour amener nos produits là où se trouvent les clients. »

La boulangerie Yûshindô de Takekazu Abe a vu le jour en 1910. Ses vitrines regorgent de toutes sortes de douceurs et de friandises cuites au four.

Les préoccupations de M. Abe semblent fondées. Son loyer, qui était gratuit au centre commercial provisoire, atteint 200 000 yens par mois pour son nouveau lieu de vente. Il a en outre à sa charge le salaire de ses employés. Aussi lourd que soit ce fardeau, il est déterminé à persévérer. Au nombre des commerçants avec qui j’ai discuté figurait Akira Hasunuma, venu de Rifu, une ville de la préfecture de Miyagi située à quelque 70 kilomètres au sud-ouest, pour visiter Minami-Sanriku. Il m’a parlé de la surprise que lui avait inspirée sa rencontre avec le quartier commercial pour la première fois depuis le mois de mai dernier, quand il avait visité l’espace provisoire à l’intérieur des terres.

« La vision de ce qui avait été le cœur de la ville, débordant d’animation, enseveli sous ces monticules dénudés de terre, a été pour moi un choc. Les routes qui traversaient la ville ne sont toujours pas reconstruites. Rifu, où je vis, se trouve juste à côté de Sendai, à plus d’une heure de voiture d’ici. Ceci étant, je dois reconnaître que ce centre commercial propose quantité d’aliments qu’on ne trouve pas ailleurs, comme ce poisson frais. Si l’on peut se procurer des mets délicieux, je pense que les gens comme moi feront le voyage pour les acheter. »

Au centre Sun Sun, viendra s’ajouter en avril un autre centre commercial, le Minami-Sanriku Hamare Utatsu, situé au nord-est de la ville, dans le quartier Utatsu. Ce nouveau centre hébergera huit restaurants, magasins de vêtements et autres commerces, dont certains en provenance du complexe commercial provisoire de la pointe nord de la baie d’Isatomae.

Il y a de bonnes raisons d’espérer que la communauté va retrouver son dynamisme

Les deux nouveaux centres commerciaux sont exploités par Minami-Sanriku Machizukuri Mirai, une société créée par la municipalité et des entrepreneurs en vue de promouvoir la croissance de la ville. Miura Hiroaki, qui assure la présidence de la société en sus de la gestion de Marusen, sa boutique personnelle au centre Sun Sun, ne mâche pas ses mots : « Nous ne survivrons pas si nous nous en tenons à notre ancienne façon de fonctionner. »

M. Miura, le président de Minami-Sanriku Machizukuri Mirai a perdu neuf propriétés lors du tsunami de mars 2011, dont sa maison, ses boutiques et ses usines. Il s’occupe maintenant à les reconstruire une par une.

Il nous parle de la façon dont les commerçants locaux s’y prennent pour se maintenir à flot : « Toutes les boutiques sans exception sont dans l’obligation de trouver de nouvelles idées. À l’occasion de l’ouverture des nouveaux centres commerciaux, un magasin de kimono s’est converti au nettoyage à sec, un domaine où la demande est plus fiable. Faute de tenter quelque chose de neuf, on ne peut pas espérer réussir. Ce qu’on attend de nous, c’est vraiment qu’on prouve de quoi nous sommes capables en tant qu’entrepreneurs. »

Divers signes de progrès sont en vue : les logements permanents que la ville va mettre à la disposition des personnes qui ont été contraintes pendant des années de vivre dans un habitat provisoire sont quasiment prêts, et le port a repris une nouvelle vitalité, notamment en ce qui concerne des secteurs liés à la pêche comme les huîtres et la culture des algues wakame. Mais les nouvelles zones d’activité commerçante dont Minami-Sanriku va bénéficier au printemps ne représentent guère qu’un premier pas sur le front des affaires. Nombre de projets de reconstruction sont encore loin d’être achevés et les autorités locales devront attendre l’automne avant de pouvoir s’installer dans la nouvelle mairie permanente encore en travaux. La population de Minami-Sanriku, qui déclinait déjà avant la catastrophe, est passée de 17 700 habitants avant le mois de mars 2011 à 13 500 aujourd’hui. Elle est en outre de plus en plus grisonnante, puisque composée à plus de 30 % de personnes âgées de 65 ans et plus.

Yonekura Shin’ichi, le gérant du Kan’yô – le plus grand hôtel de Minami-Sanriku, qui a servi à l’hébergement des personnes évacuées après la catastrophe –, affirme avec conviction que l’ouverture des nouveaux centres commerciaux doit servir de tremplin pour accélérer la reprise.

« Au fil du temps, l’intérêt des médias pour la catastrophe de mars 2011 s’est estompé. En gros, les affaires ont bien marché pendant les deux premières années qui ont suivi l’événement, grâce aux gens qui travaillaient dans le bâtiment, aux observateurs envoyés par le gouvernement, aux touristes et aux volontaires arrivés jusqu’ici. Mais depuis trois ou quatre ans, les taux d’inoccupation augmentent régulièrement. À partir de maintenant, nous devons organiser des événements destinés à faire connaître les spécialités locales que les gens peuvent se procurer et les lieux touristiques qu’ils peuvent visiter. C’est ainsi que notre pouvoir d’attraction pourra s’étendre au-delà de la ville de Minami-Sanriku, au-delà de la préfecture de Miyagi, et même au-delà du Japon. »