Le Japon est un pays touché par de nombreuses catastrophes naturelles et pourtant, ses centres d’évacuation sont étonnement à la traîne par rapport à leurs homologues au-delà des frontières de l’Archipel, comme l’Italie. Le pays doit à tout prix créer une agence en charge de la préparation et des moyens d’action face aux désastres, qui dépendrait du gouvernement central. Des vies en dépendent.
De grandes disparités dans les centres d'évacuation
Le Japon est tristement connu pour ses nombreuses catastrophes naturelles de grande ampleur. De 1995, année du Grand tremblement de terre de Hanshin-Awaji (ou séisme de Kobe), à 2018, environ 4 900 personnes sont des victimes « indirectes », mortes pour la plupart dans des centres d'évacuation. Ces décès reconnus comme étant liés à des catastrophes majeures, sont la funeste conséquence du fardeau physique de la période d'évacuation ou de maladies préexistantes aggravées en raison du stress engendré par ce mode de vie. Le constat est sans appel : les conditions de vie dans ces centres d'évacuation constituent elles-mêmes un désastre, qui peut être fatal.
Depuis le séisme de 2004 de Niigata, je fais des recherches sur les embolies pulmonaires chez les personnes évacuées. Communément appelée « syndrome de la classe économique », cette maladie se matérialise par la formation de caillots sanguins dans les vaisseaux des poumons et dans d’autres parties du corps. Une station assise prolongée dans des positions inconfortables, comme c’est le cas en classe économique dans un avion, entraîne une mauvaise circulation sanguine et peut causer la formation de caillots dans les veines de la partie inférieure des jambes. Plus la station assise est longue, plus la probabilité est grande que ces caillots retournent au cœur et de là aux poumons, ce qui dans les cas graves, peut être fatal.
Après le tremblement de terre de Niigata en 2004, 14 personnes ont développé une embolie pulmonaire. Toutes dormaient dans leur voiture, leur maison ayant été gravement endommagée par la catastrophe,et 7 d’entre elles sont décédées. C’est à partir de ce moment-là que la population a commencé à prendre conscience du « syndrome de la classe économique » et surtout qu’il pouvait être mortel pour des personnes ayant été évacuées dans des zones sinistrées.
En 2007, lorsqu’un autre puissant tremblement de terre a une nouvelle fois frappé au large de la région de Niigata, peu ont choisi de dormir dans leur voiture, se rappelant encore la catastrophe qui s'était produite trois plus tôt. Conséquence : presque aucun cas de « syndrome de la classe économique » causé par des positions de sommeil inconfortables dans un véhicule n’a été constaté.
Des décès liés aux catastrophes ont toutefois été rapportés dans les centres d'évacuation. Nombreux, ils peuvent prendre différentes formes, mais ils ont tous un point en commun : dans tous les cas, des lits d’urgence en quantités insuffisantes, si bien que les personnes évacuées n’ont d’autre choix que de dormir à même le sol, serrées les uns contre les autres. Une échographie veineuse des jambes des personnes évacuées a révélé de nombreux cas de caillots sanguins chez des personnes résidant dans des centres d’évacuation de grande taille, abritant plus de 100 personnes, près de l’épicentre du séisme. Pis encore : davantage de cas ont été découverts un mois après le tremblement de terre que dans la semaine suivant la catastrophe, et ce malgré des conseils donnés dans les centres sur l’importance de faire de l’exercice et de bien se désaltérer pour prévenir une embolie pulmonaire. Devant ce triste constat, j’en ai conclu qu’il était impossible de prévenir une embolie pulmonaire chez les personnes évacuées dormant à même le sol dans des locaux étroits.
Mes recherches suite au tremblement de terre de 2008 de Iwate-Miyagi Nairiku ont permis de démontrer une différence dans la fréquence de formation de caillots en fonction du milieu de vie, dans divers types de centres d'évacuation. Même dans le cas de centres où les personnes dormaient à même le sol, le nombre d’embolies pulmonaires a diminué lorsque des cloisons étaient utilisées pour séparer les familles âgées des plus jeunes avec des enfants, ou lorsque des mesures étaient prises pour renforcer la communication entre les personnes évacuées, par exemple en les rassemblant pour faire de la confiture de fraises. Dans les centres d'évacuation surpeuplés et bruyant, situés près d’un siège d’opérations d’urgence, où les personnes évacuées dormaient par terre, la formation de caillots de sang était plus fréquente.
Des évacués sains dans des environnements sains
Le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon du 11 mars 2011 a touché une très vaste zone. Près des zones côtières, les centres d'évacuation qui ont été créés après la catastrophe étaient inondés de boue par le tsunami, tandis que les structures plus éloignées du littoral offraient des conditions de vie relativement bonnes. L'échographie veineuse des jambes de personnes vivant dans ces centres a montré une fréquence élevée d’embolies pulmonaires dans des centres situés dans des zones particulièrement touchées par le tsunami. Plus les personnes évacuées étaient éloignées de la côte, moins elles étaient susceptibles de développer des caillots sanguins.
Pour comprendre le lien de corrélation entre les conditions de vie dans un centre d'évacuation et la fréquence des embolies pulmonaires, nous avons décidé d’attribuer des indicatifs chiffrés aux modes de vie dans les centres d'évacuation. Ceci à l’aide du formulaire d'évaluation de la santé environnementale des centres d'évacuation créés en cas de catastrophe, élaboré par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, ou CDC, aux États-Unis. En 2011, nous avons ainsi pu évaluer les différents modes de vie en fonction de 60 critères d'évaluation, tels que les installations, les aires de jeux pour les enfants, les conditions sanitaires et l’accès aux soins médicaux. Plus le score obtenu était proche de 60, meilleures y étaient les conditions de vie.
Le graphique ci-dessous permet de comprendre que parmi les personnes évacuées dans des centres avec des scores faibles (de 10 environ), le pourcentage d’embolies pulmonaires était alors de 50 %. Cependant, dans le cas de centres ayant obtenu un score supérieur à 40, ce pourcentage chute en dessous de 10 %. Il apparaissait donc clairement que les centres les mieux notés offraient aux résidents un environnement de vie plus sain, où les personnes évacuées étaient donc moins susceptibles de développer des caillots sanguins. Un examen plus détaillé des résultats de notre étude a montré que les caractéristiques dites TKB d’un centre d'évacuation — toilettes, cuisine et lits — étaient des éléments particulièrement importants qui contribuaient à augmenter son indicatif chiffré.
