Le Japon à la traîne par rapport à d’autres pays développés

Après les séismes de 2012 en Émilie-Romagne dans le nord de l’Italie, je me suis rendu sur place pour observer les conditions de vie dans les centres d'évacuation. C'était le début de l'été, donc les températures commençaient à être chaudes. Les tentes étaient équipées de climatiseurs et de lits avec matelas. De grandes tentes avaient été fournies pour l’installation de cafétérias et des repas chauds étaient préparés dans des espaces cuisine aménagés dans des conteneurs mobiles. D’autres conteneurs étaient équipés de toilettes et de douches, dont certaines étaient même accessibles aux personnes en fauteuil roulant.

Cependant, au Japon, la plupart des personnes évacuées dorment à même le sol et nombreux sont les gouvernements locaux qui ne prennent même pas la peine d’installer les lits en carton distribués par le gouvernement central dans le cadre d’acheminement de produits d’urgence en cas de catastrophe. Il est vrai que les époques où les personnes évacuées n’avaient que des biscuits de mer, avec pour seuls ingrédients de l’eau, du levain et la farine, sont révolues et depuis longtemps, mais les repas distribués de nos jours ne sont guère plus fantaisistes : des boulettes de riz onigiri pour le petit déjeuner, une sorte de viennoiserie sucrée pour le déjeuner et des boîtes bentô froids pour le dîner.

En Italie, aux antipodes des centres d'évacuation japonais, la moitié de la nourriture préparée en cuisine était maintenue au chaud au bain-marie, assurant quoiqu’il arrive un repas chaud. Aux États-Unis également, le personnel des centres d'évacuation s’efforce de préparer des repas chauds, ce qui est même la norme dans les camps de réfugiés gérés par les Nations Unies.

Nécessité d’une capacité de réponse centralisée

Trois principales causes expliquent la faible qualité de vie dans les centres d'évacuation au Japon. Premièrement, le pays n’a pas d’agence dépendant du gouvernement central spécifiquement chargée des mesures à prendre en cas de catastrophes. Ce sont en majeure partie les gouvernements municipaux des zones touchées qui interviennent. Deuxièmement, les stocks sont insuffisants pour permettre un approvisionnement aux personnes évacuées. Et troisièmement, il n’y a aucune organisation en place pour fournir des fonctions de soutien post-catastrophe.

Au Japon, les mécanismes de soutien post-catastrophe ne sont mis en place qu’après la catastrophe en elle-même. En effet, le pays n’a pas d’organe dépendant du gouvernement central chargé de la réponse aux désastres, et qui serait donc en mesure d’anticiper les préparatifs. D’une part, les mesures budgétaires ne peuvent être prises que sur invocation de la Loi sur les secours en cas de catastrophe. D’autre part, selon la Loi fondamentale sur la gestion des catastrophes, les municipalités sont responsables de la protection de la vie et des biens des résidents. En d’autres termes, jusqu'à ce que les autorités municipales demandent officiellement cette aide, il est difficile pour les gouvernements préfectoraux et nationaux de porter assistance à la population sinistrée. Sans une approche nationale, les disparités dans les sommes qui seront reçues par chaque municipalité me paraissent inévitables.

Depuis les pluies torrentielles dans l’ouest du Japon en juin et juillet 2018 ainsi que le typhon Hagibis en octobre 2019, bien que les lignes directrices du Bureau du gouvernement pour les centres d'évacuation recommandent l’utilisation de lits de camp, de nombreuses communautés touchées n’ont pas utilisé les lits en carton qui leur ont été distribués. Autre problème : les appels d’aide des municipalités vers le gouvernement central doivent d’abord passer par les gouvernements préfectoraux, ce qui fait perdre un temps souvent très précieux. Les infrastructures de communication peuvent être fragilisées en cas de catastrophe, augmentant d’autant plus le risque que de telles demandes ne se perdent en cours de route et n’aboutissent pas.

Au Japon, la préparation des stocks de fournitures d’urgence relève également des municipalités, mais ces stocks ont tendance à être minimes, et les gouvernements locaux dépendent en grande partie du « stock courant ». Ce terme fait référence à des accords conclus entre les gouvernements locaux et des supermarchés ainsi que des distributeurs, permettant aux marchandises nécessaires de continuer à être commercialisées et à atteindre le consommateur en temps ordinaire, tout en garantissant leur approvisionnement en priorité en cas de catastrophe. Cela réduit le coût du stockage à long terme et la nécessité de suivre les dates de péremption des aliments.

C’est ce qui se passe également dans d’autres pays développés. De plus, des lits, des tentes, des toilettes et des équipements de cuisine sont stockés en quantité suffisante pour couvrir les besoins d’environ 0,5 % de la population. Au Japon, ce n’est pas le cas. L’Archipel ne dispose pas d’un tel système de stockage coordonné. Et les conséquences de cette situation se sont par exemple fait ressentir après le passage du typhon Hagibis lorsque les habitants de certaines régions ont dû apporter leur propre nourriture, eau et couvertures dans les centres d'évacuation. Les typhons étant une forme de catastrophe naturelle prévisible, les gouvernements auraient dû être en mesure de procéder aux préparatifs qui s’imposaient, mais les stocks nécessaires n'étant pas définis par des lois, les municipalités les plus touchées n’ont pu s’organiser à la mesure de la situation.

Il n’est pas rare que les fabricants engagés dans ces accords signent des contrats avec plusieurs municipalités à la fois, ce qui augmente le risque que les fournitures ne s'épuisent lorsqu’une catastrophe survient dans une vaste zone. Pour ajouter à ce chaos, lorsque les voies de transport sont perturbées ou coupées après une catastrophe, ces accords seuls ne sont pas suffisants pour obtenir les produits nécessaires.

Enfin, ce manque de coordination sur le plan budgétaire pose un autre problème : les gouvernements préfectoraux et municipaux ne peuvent financer ni l’achat ni le stockage de produits sur leur budget ordinaire, ce qui signifie que le gouvernement national doit assumer la responsabilité de ces tâches. Des mesures budgétaires pour préparer les stocks doivent être mises en place en temps ordinaire, bien avant une catastrophe. Cette cacophonie générale montre bien qu’une entité du niveau d’une agence nationale pour gérer les interventions en cas de catastrophe est plus que nécessaire.